J’ai fait la rencontre de Datu Efren M., la cinquantaine, chef de la tribu Higaonon aux Philippines. Au cours des quelques jours passés avec lui et sa femme Lisa, j’ai appris à connaître sa vie et son combat : protéger la forêt tropicale de son pays et préserver la culture ancestrale de son peuple. Reconnu dans son pays et après avoir survécu à dix tentatives d’assassinats, il vit aujourd’hui la majeure partie de l’année en Australie. Charismatique, drôle et bavard,  il est un de ces hommes dont on ne parle que trop peu, dont les actions marquent profondément.

Que signifie « Higaonon », le nom de ta tribu ? 

Higaonon veut dire : « le peuple qui vit dans la montagne ». Nous vivons dans la forêt tropicale de la partie nord du Mindanao, une grande île au sud des Philippines. Ce sont 350 000 personnes qui vivent traditionnellement dans des centaines de villages dispersés dans la forêt. À la découverte du pays par l’explorateur Magellan, notre tribu s’était rebellée et s’était battue pour préserver ses croyances et ses traditions. Aujourd’hui, nous sommes pacifistes. On peut dire qu’il y a trois catégories de personnes dans notre tribu : les assimilés, qui ont un travail en ville et qui parlent l’anglais – les originels, les personnes qui sont coupés du monde, parlent l’ancien langage, suivent les anciennes traditions – et ceux qui se situent entre les deux.

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Il n’y a pas d’électricité ni d’eau courante dans les villages de la tribu

Dans quelle catégorie te situerais-tu ? 

Je dirais que je suis un assimilé, du fait que je parle l’anglais, que ma deuxième femme est australienne et que je vis autant dans ma tribu qu’en Australie occidentale. Mais je suis aussi un originel, le tout concentré dans mon esprit. Les traditions de ma tribu sont ancrées en moi et jamais elles ne mourront. Je suis un natif.

« Notre philosophie est que nous sommes tous égaux; personne n’est au-dessus de l’autre. » 

Que signifie « Datu » ? 

« Datu » désigne pour les hommes toute la personne qu’il est : sa famille, sa fonction, son esprit. Dans le village, il y a des « datu » de la médecine, policier, administratif ou encore spirituel.  Par exemple, à la maison avec ma femme je suis un datu « mari », dans mon village datu chef administration et en Australie, un datu ambassadeur. Les femmes ont elles aussi un statut, qui marche selon le même modèle : « Bai » (ex : Bai maman, Bai enseignante etc.)

« À chaque moment de sa vie, un datu apprend. » 

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Datu, sa femme Lisa, et des membres de sa tribu

Quel est ton rôle au sein de la tribu en tant que Datu ? 

Une fois chef, j’ai acquis une renommée que j’ai mise à contribution pour mon engagement philosophique. Une fois que l’on est datu, on l’est à vie, on ne démissionne pas! On est comme un « père » de la tribu. S’il y a des conflits ou des crimes, je suis celui qui va les régler en parlant à chacune des parties pour fixer un arrangement, selon les coutumes et nos lois non écrites et divines.

« Pour résoudre les conflits internes avec d’autres groupes ethniques, on pratique un rituel ancien appelé « tampudas hu Balagun », où l’on coupe la branche de vigne en deux, symboliquement, couper les différents entre les groupes concernés. »

 

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Une réunion des chefs.

Comment devient-on un chef de la tribu Higaonon ?

Il y a un premier test pour devenir chef. Pendant huit jours et huit nuits, on ne doit pas dormir… Les anciens se relaient et chantent nuit et jour les traditions, les lois de notre tribu, les récits et secrets de nos ancêtres, que l’on doit comprendre et apprendre par coeur. C’est comme une chanson sans refrain qui ne s’arrête jamais ! Le but de ce test est de comprendre les récits et chansons en langue traditionnelle et de connaître les limites de l’humanité. C’est un rite très spirituel.

« Dans notre peuple, tout est transmis par oral de génération en génération. » 

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Les anciens en habits traditionnels.

Comment as-tu réussi à tenir autant de temps sans dormir ?

Quand je l’ai passé, nous étions dix-huit personnes. Je suis le seul à l’avoir réussi, à l’âge de trente ans; une première dans l’histoire de ma tribu! Je voyais mes amis l’un après l’autre s’endormir et j’ai bien failli aussi ! Les premiers jours sont les plus durs… Je dois t’avouer que j’ai pris un couteau la deuxième nuit et je me suis coupé l’avant-bras pour rester éveillé et ça a marché ! C’est une épreuve très dure… Depuis tout petit, on est préparé à ce test, physiquement, spirituellement et mentalement. Une fois la première épreuve passée, il y a un dernier test pour achever le rite initiatique et prouver que je peux « faire face à la mort »: survivre seul pendant 6 mois dans la forêt tropicale, avec pour seul compagnon un couteau.

« La vie c’est la mort, la mort fait partie de la vie. »

Que retiens-tu de ces six mois seul dans un environnement comme celui-ci ?

J’ai appris dans la forêt à survivre, mais aussi à apprendre à battre en retraite quand il le fallait et accepter ce qui pouvait arriver, même la mort. C’est comme ça que j ai survécu quand un jour, un python géant est passé sur mon corps lorsque j’étais allongé, ou encore quand je suis tombé nez à nez avec l’aigle de Philippines, aussi connu sous le nom de        « monkey-eating eagle ». J’ai appris à faire face à la peur et faire le vide, jusqu’à oublier que je suis un humain. Je ne pensais pas, je n’avais pas d’émotions, pas de but. Je suis devenu un esprit.  Je ne me souviens même plus de tout ce qu’il s’est passé! À la fin, les anciens sont venus me chercher et m’ont dit : « tu as passé le test ».

Comment t’es venu cet engagement pour la protection de la forêt tropicale? 

Quand je suis né, mes parents ont enterré un bout du placenta dans la terre. Plus tard, ils m’ont dit : « tu vois cet arbre qui a poussé là, c’est ton frère. » Depuis que j’ai trois ans, je défends la forêt tropicale. J’ai grandi dans un endroit où l’on défend la vie et son cœur. Si la forêt meurt, nous mourrons aussi. La forêt est comme notre seconde mère. C’est elle qui nous nourrit, nous donne un abri, nous protège. Petit, je participais déjà aux côtés de mes parents dans des grandes chaines humaines et je ressentais chacune des émotions des adultes : des cris aux pleurs. Pour moi c’est devenu un combat de tous les jours de la préserver, tout comme la culture ancestrale de ma tribu et des autres tribus natives.

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Le Datu est au centre et les personnes se placent assises en cercle autour de lui.

As-tu toujours eu une vision pacifiste pour les luttes dans lesquelles tu étais engagé ?

J’ai eu deux phases dans ma vie. De mes 18 à 25 ans, je faisais partie d’un gang. Durant cette période, j’étais très engagé politiquement contre le dictateur Ferdinand Marcos, au pouvoir pendant plus de vingt ans. On nous voyait comme des révolutionnaires à l’époque, comme une menace contre le gouvernement. Pour moi, le véritable ennemi a toujours été le système de la dictature, et non les personnes en elles-mêmes. J’avais des amis dans les deux camps, ce sur quoi je me suis appuyé pour contribuer à la chute de Ferdinand Marcos. C’est ce qu’on a appelé le « people power revolution », où des milliers de personnes ont manifesté dans la rue principale pendant trois jours, réclamant le départ du dictateur. Un succès. Un nouveau départ.

« C’est quand j’ai passé le test pour devenir « datu », que j’ai réalisé que la meilleure façon de combattre, c’est de ne pas se battre. » 

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De nombreux centres pour les tribus sont construits aux Philippines

Quelles mesures as-tu réussi à faire appliquer? 

Pendant cinq ans, avec quatorze autres chefs désignés des 110 tribus des Philippines, on a travaillé sur la déclaration « indigenous people right », qui s’est soldée par un succès : le gouvernement Philippin l’a signée en 1997. Ces textes comprennent la sauvegarde des terres ancestrales, le respect des traditions et la protection des tribus du pays. C’était un long travail. Je suis allé voir chaque membre du congrès et du sénat un par un, ainsi que le président lui-même, pour leur faire signer et leur expliquer l’importance de cette déclaration. Je me déplaçais jusqu’à chez eux, au culot, habillé en costume traditionnel… ça leur faisait tout drôle !

Quand je suis allé voir le président, je lui ai dit : je pense que chaque personne de ce pays fait partie d’une tribu et vous aussi ! 

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Selon le Bureau National de gestion des forêts, la couverture forestière aux Philippines est passée de 21 millions d’hectares en 1900 à environ 6,5 millions d’hectares en 2007.

Et vous ne vous êtes pas arrêté aux Philippines…

Nous avons ensuite étendu la « Declaration on the rights of indigenous peoples » dans le monde, ce qui nous a pris dix ans à faire adopter. À cette occasion, il y avait un représentant de tribu par zone géographique : l’Asie pour moi. En 2007, elle est entrée en vigueur partout dans le monde, avec 143 votes pour, contre le veto de quatre pays : le Canada, les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

« Je veux juste un foyer où règne la paix, où chacun dit ce qu’il a à dire. » 

 

Ton engagement pour la protection des peuples tribaux et de la forêt tropicale ne s’est pas fait sans dangers? 

Sur un peu plus de dix ans, j’ai survécu à une dizaine de tentatives d’assassinats, et je fais extrêmement attention lorsque je vais dans mon pays, encore aujourd’hui. Faire signer cette déclaration aux Philippines en 1997 a été le déclenchement, car le projet de loi donne aux peuples tribaux le droit de faire « consentir librement et préalablement » à quiconque entre sur leurs territoires.

« C’est comme lorsque je me rends chez quelqu’un, je frappe avant d’entrer, par respect. Ici c’est pareil : ils doivent frapper avant d’entrer. »

Cela n’a pas plu aux sociétés forestières multinationales, qui allaient et venaient comme bon leur semblait depuis 1954. Avant, elles allaient jusqu’à transporter 100 camions par jour hors de la forêt! Chose qui est désormais illégale. Forcément, je dérange.

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Comment as-tu réussi à te faire écouter auprès des différents gouvernements ? 

Dans ma préparation à devenir Datu, on m’a appris la peur, parce que j’ai dû apprendre à négocier avec des gens comme des avocats, des administrateurs et des présidents qui ont aussi des yeux effrayants ! J’ai tenu à aller à l’université étudier la foresterie et le droit. La combinaison de mon apprentissage tribal et universitaire m’a permis d’aller au bout de nos projets, d’être à l’aise face à n’importe quel public, qu’il soit des ONG, des multinationales, des politiciens, des étudiants, etc. et d’enfin faire entendre la voix de mon peuple et des tribus natives.

« J’avais besoin de comprendre le système dans son ensemble, parce que le monde est plus large que la forêt».

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Quelles sont les missions de ta tribu aujourd’hui ? 

On a un grand projet de replantation d’arbres et l’on construit des centres pour les différentes tribus. On essaie de créer un système de zones tampons, où l’on cultive la nourriture tout en permettant à la nature de réensemencer les arbres indigènes dans le sol labouré. À ce jour, 100 hectares de terres ont été régénérés de cette façon. De mon côté, je parle aux enfants des écoles et aux étudiants universitaires, aux Nations Unies et aux dirigeants mondiaux afin de créer une conscience collective, de sensibiliser à la destruction des forêts et de témoigner de l’importance que cela a pour notre survie.

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Artiste compositeur-interprète, Datu milite via la musique et se reproduit devant divers publics.

Toutes les photos proviennent de l’album photos de Lisa et Datu et leur appartiennent. Il n’y a volontairement pas de photos récentes de Datu, pour des raisons de sécurité.