Les rencontres sont faites de hasard… un hasard qui fait bien les choses ! Un soir de festival, dans un parc australien, nous avons rencontré Lisa, qui après deux heures de discussion, nous invita à rester quelques jours chez elle. Ah la grande famille du voyage! À bientôt soixante ans, Lisa n’a rien perdu de son charme et de sa gentillesse. Ses belles boucles sauvages, son regard pétillant et une énergie débordante, elle nous raconte son parcours, dont son aventure de 14 ans avec la tribu aborigène Banaga, dans l’Ouest australien, au Karijini National Park.

 

As-tu toujours eu cet intérêt pour les différentes cultures?

Petite, j’ai grandi dans un camp d’immigrés à Bonegilla, car mon père, médecin, venait soigner les immigrés. Tous mes amis venaient de tous les pays du globe. J’étais déjà ouverte sur le monde et m’intéressais aux autres cultures. Ma mère me disait qu’à trois ans je savais déjà parler plusieurs langues ! Je suis partie de chez moi à l’âge de dix-sept ans et j’ai voyagé. Que ce soit à San Francisco auprès d’un Guru dans ma période hippie, en Inde, ou en Nouvelle-Zélande, j’ai toujours eu soif d’aventures !

 

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Lisa revenant de la chasse. Son totem protecteur est le Black Snake.

 

Comment as-tu rencontré la famille aborigène avec qui tu es restée ?

À 35 ans, j’avais déjà mes quatre enfants. Après mon divorce,  je suis partie un an sur les routes, seule, dans mon vieux van, pour faire le tour de l’Australie. Lors d’une soirée dans l’Ouest Australien, un ami m’a parlé d’Ali Parker, de la tribu Banaga et m’a dit qu’il était très intéressant et que j’adorerai le rencontrer. Le lendemain, sachant où il travaillait, je l’ai appelé et je lui ai dit : « Bonjour je suis Lisa, j’aimerais vraiment te rencontrer ! »  Il était surpris, mais a accepté. (rires) À la fin il m’a dit : « tu devrais venir avec moi et rencontrer ma famille. » Je suis partie pour une semaine et je ne suis pas revenue avant une année !

 

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Le camp installé pour la nuit

« Ils sont tous devenus mes frères et sœurs. »

 

L’intégration a t-elle été difficile ?

Quand j’y suis allée pour la première fois, j’étais très curieuse, avide de comprendre et de partager leur culture. Je me suis rapidement très bien entendue avec eux. Il y avait Ali, le frère, Lola, la mama, et Wobby, le papa, chaman de la tribu. Ça a pris deux semaines avant que Lola m’adopte! Ils m’appelaient « sis », pour « sœur ». Si tu es vraiment connecté avec eux, tu fais vite partie de la famille ». J’observe beaucoup et j’apprends à leurs côtés, que ce soit la langue, les coutumes, les croyances, la chasse, etc. J’ai vraiment savouré chaque jour de mon temps passé avec eux ! Le plus dur a été le retour à la civilisation ! Ça m’a très vite manqué, c’est pour ça que j’y suis retournée quatre mois par an pendant quatorze ans !

 

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La mama Lola qui prépare à manger

 

« Je me sentais chez moi, avec l’impression de toujours avoir fait partie de la famille »

 

À quoi ressemble une journée type ?

À cette époque, ils étaient nomades et se déplaçaient tout le temps dans le désert. Chaque jour s’articule autour de la chasse et de la découverte de magnifiques endroits. On se déplace souvent avec des vieilles voitures en formant un petit convoi et puis on s’installe à un endroit tous ensemble. Je les accompagnais toujours lorsqu’ils partaient chasser. Ils savaient exactement où trouver les bêtes. Par exemple, vers 17h, près des creeks et des points d’eau, les kangourous viennent s’y rafraîchir.

 

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Les déplacements en plein désert avec les voitures plus toutes jeunes peuvent s’avérer pleins de surprises!

 

Hommes et femmes chassent avec des armes, et tous savent comment dépecer un animal. Ils creusent parfois un énorme trou, avec un feu à l’intérieur où ils cuisent la carcasse entière de l’animal. Ils font aussi une sorte de pain appelé Damper. La tribu a des codes, des lois, une histoire, le tout toujours transmis par oral de génération en génération, via des chants et de la danse. Il y a parfois des cérémonies, des rites initiatiques, des moments spirituels avec le chaman, de la musique… La nuit tombée, chacun à son « swag » (ses affaires pour dormir : « lit », couverture, oreiller). On dort toujours sur le sol à la belle étoile, jamais sous des tentes ou des arbres, afin de voir un quelconque danger venir (serpents, charrette de bétails, etc.)

 

« J’observais beaucoup. Ils me racontaient des histoires de chasse et les techniques. J’ai donc appris à chasser et collecter la nourriture. »

 

 

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Peux-tu me donner un exemple de cérémonie ?

J’ai pu apprendre leurs différentes cérémonies et assister à quelques-unes. Il y a par exemple l’initiation des garçons, une étape très importante qui symbolise le passage de l’enfance à l’âge adulte. Ils se font d’abord circoncire, puis partent dans le désert avec les anciens pour qu’ils leur apprennent les chants qui racontent l’histoire de la Terre, de la tribu et de leurs lois. Cela peut durer plusieurs semaines.

« Chaque tribu aborigène croit en l’histoire de la création du monde : la Rainbow Story. »

 

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Les personnes âgées de la tribu parlent l’ancien langage, et les jeunes l’anglais. (Ali à droite et le papa Wobby)

 

La croyance des esprits est-elle toujours très forte pour les aborigènes?

Les esprits sont partout en effet. Il y a toujours un gardien, un esprit dans un endroit. On se doit de les respecter et de les honorer. Par exemple, le serpent est le gardien de l’eau. Lorsque l’on vient près d’un point d’eau, on doit prendre de l’eau dans nos mains, en boire une gorgée, sans l’avaler, la recracher à l’eau et parler à l’esprit en expliquant les raisons de notre venue ici et lui demander de ne pas nous faire du mal. Dans le désert, on ressent énormément la présence d’esprits. Il m’est arrivé de devoir partir d’un endroit, car je ressentais que je n’étais pas la bienvenue.

 

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Pour les déplacements, les enfants et les animaux se rassemblent à l’arrière

 

Quel est le rôle du chaman ?

Papa Wobby est le chaman de la tribu. Il peut communiquer avec les esprits et a toujours dans son sac de nombreux petits objets sacrés, comme des pierres et des osselets. Il peut aussi guérir les gens. Je me rappellerai toujours le jour où l’on était dans le désert et il s’est mis à avoir un gros orage. Il pleuvait de grosses gouttes et la voiture commençait à s’enfoncer dans la terre. Mes frères ont demandé à papa : « S’il te plaît, parle aux esprits et fais en sorte qu’il ne pleuve pas sur nous ! » Après avoir ronchonné, car il ne faut pas abuser de son pouvoir et l’utiliser pour tout, il a fini par se lever en chantant en langue native vers le ciel. La pluie s’est arrêtée de tomber sur nous, alors qu’il y avait toujours de l’orage de chaque côté de la voiture… c’était impressionnant ! Si avant j’avais pu être sceptique quant à ses pouvoirs, je n’ai plus jamais douté ! Il faut le vivre pour le croire… Vivre avec eux chamboule toutes les certitudes et le savoir que vous aviez avant sur la Terre, les esprits, la vie.

 

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La Mama et son « swag » déjà installé pour la nuit, en plein bush.

 

Qu’as-tu retenu de cette aventure auprès d’eux ?

La chose que j’ai apprise, c’est la connexion à la Terre. C’est quelque chose de très intense, d’unique. L’esprit de la terre est en nous et on le ressent tous les jours. On s’en nourrit et on survit grâce à elle; c’est notre « mère ». J’ai appris à survivre dans la nature, mais aussi à avoir ce respect et ressentir cette connexion à la Vie.

 

Toutes les photos sont tirées de l’album personnel de Lisa et lui appartiennent.