« Les Hommes ne sont pas les seules espèces sur Terre… Nous agissons seulement comme si c’était le cas». Une citation qui a pris tout son sens pour François Lasserre, qui partage sa passion des insectes au travers de l’éducation à l’environnement et de la vulgarisation. Multi-casquettes, dont celui d’auteur/ conférencier, vice-président de l’Office pour les insectes et leur environnement (Opie) et co-président du Graine IdF (réseau d’éducation à l’environnement) il n’hésite pas à sortir des sentiers battus afin de sensibiliser et d’amener toujours plus loin notre réflexion sur nos rapports aux autres êtres-vivants.

 

D’où t’es venue cette passion pour les insectes ?

Je pense qu’elle vient du fait qu’au fond, je n’ai jamais eu trop envie de faire comme les autres. Lorsque tu arrives avec un insecte dans la main, quelque soit sa taille, et que tout le monde part en hurlant, tu as le sentiment d’être à part… Ce sont des animaux qu’on peut observer partout autour de nous et qui sont faciles d’accès quand on n’a pas peur et qu’on est curieux.

 

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@François Lasserre

 

Si tu étais un insecte, lequel serais-tu ?

Je serais un voyageur, comme le tantale globetrotteur ! C’est une libellule migratrice qui parcourt jusqu’à 16 000 km en plusieurs générations…

 

Quand as-tu commencé à travailler dans l’univers des insectes?

Ah, ça m’est venu très tard! J’ai d’abord commencé à travailler sur les mammifères, notamment sur les singes au Gabon et au fil des ans, j’ai rencontré des spécialistes des insectes. En fait, tout ce que j’avais déjà acquis étant jeune est ressorti, et j’ai eu envie de parler des insectes et de leur offrir plus de visibilité vis à vis du grand public.

 

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Ouvrages de @François Lasserre

 

As-tu suivi une formation spécifique ?

J’ai suivi beaucoup de courtes formations entomologiques et de longues en pédagogie. Je me suis fait embauché par l’Office pour les insectes et leur environnement : l’Opie. Pendant sept ans, j’étais responsable pédagogique. Je m’occupais de toutes les activités destinées au grand public: formations, animations pour les enfants, l’accueil des adultes, etc. C’est durant toutes ces années que je suis allé chercher les informations sur les insectes, que j’ai côtoyé toutes les personnes qui travaillaient dans cet univers.

 

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@François Lasserre

 

As-tu également un travail de recherche sur les différents insectes ?

Mon travail de recherche est d’essayer d’en parler le mieux possible et de trouver les clefs pour que les gens puissent accrocher au milieu des insectes. J’essaie d’être en décalage avec ce qu’il se fait, via la vulgarisation de cet univers. Mes recherches sont donc plutôt pédagogiques. Elles se traduisent dans mes bouquins et mes conférences, qui évoluent régulièrement.

 

Quelles sont les idées reçues contre lesquelles tu te bats ?

Je tente d’atténuer notre anthropocentrisme, qui est le fait de placer l’homme au centre de l’Univers et d’expliquer toutes choses à travers notre point de vue. Les insectes et les autres animaux ne seront jamais nous, ils sont autres. Par exemple, tout ce que l’Homme ne peut pas faire, il le présente aux yeux du monde comme quelque chose d’extraordinaire. J’aime bien présenter des choses « extraordinaires » que font les insectes, comme elles le sont réellement pour eux, c’est-à-dire des choses de l’ordre de l’ordinaire.

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@François Lasserre

 

« Si nous prenons à chaque occasion nos critères pour les présenter, ils seront toujours différents ou considérés comme inférieurs à nous en quelques sortes. Les rapporter à nous, c’est ne jamais les voir pour ce qu’ils sont eux. »

 

On retrouve aussi cette notion dans nos actions, qui ont de grosses conséquences sur les animaux et l’environnement. Temps que le monde ne sera pas « nous », on va pouvoir détruire une forêt par exemple et la compenser sur un autre terrain en replantant des arbres.  Mais cela veut bien dire que l’on considère que tous les êtres vivants qui vivaient sur ce terrain : les plantes, les insectes, les autres animaux, sont apparentés à des objets que l’on peut à loisir détruire et remplacer par d’autres.

 

« C’est comme toi, tu es Marion. Je ne peux pas te compenser ailleurs si tu es détruite… Tu es unique. Chaque insecte, chaque plante, chaque arbre, c’est pareil: ils sont uniques»

 

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@François Lasserre

 

 

Quels sont les objectifs de tes livres ?

Tous mes livres suivent un même fil rouge : l’objectif étant que l’on regarde les habitants qui nous entourent différemment. J’ai appris au fil du temps que les insectes avaient autant de légitimité que moi à vivre sur Terre et qu’il n’y avait aucune hiérarchie qui existait, comme les anciens pouvaient le croire, plaçant l’homme en haut de la pyramide. Au travers de mes livres, je veux leur apporter plus de bienveillance, d’empathie et susciter de la curiosité chez le grand public.

 

« C’est tout un message de respect envers les autres êtres vivants non-humains.»

 

La cible de tes livres serait plus les enfants?

Je m’adresse à toute la famille ! Que je parle à une personne de 60 ans ou à un enfant de 8 ans, je vais employer quasiment les mêmes mots, car les adultes vis-à-vis de la nature sont comme des enfants, ils n’ont généralement pas été éveillés à cet univers, du coup mes livres peuvent circuler dans toutes les mains…

 

« J’aime beaucoup l’idée que ce soit les enfants qui puissent apprendre aux parents. »

 

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@François Lasserre

 

 

Pourquoi selon toi les insectes sont boudés du grand public ?

Il faudrait se concentrer sur nos biais cognitifs. On a une fâcheuse tendance à faire des généralités, souvent à partir d’une anecdote ou d’une histoire qu’on nous a racontée ! Par exemple, on dit de tel peuple qu’il est radin, d’un autre qu’il n’a pas d’humour, etc. Concernant les insectes, ce qui est vrai, c’est qu’il y en a qui nous embêtent profondément : certains nous piquent, d’autres mangent nos récoltes ou encore transmettent des maladies. On les a catalogués. Pourtant, ceux-là sont infiniment moins nombreux que ceux qui ne nous ennuient pas ! Mais par ce biais cognitif, on ne retient que l’anecdote.

 

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@François Lasserre

 

Ensuite cela fait presque 20 000 ans que l’Homme essaie d’être indépendant vis-à-vis de ce que l’on appelle « la nature » : parce qu’elle ennuie, parce qu’elle est dure, dangereuse… On a écarté tous les autres êtres vivants de notre environnement. C’était le but: d’être peinard, d’avoir un chez-soi sans intrus à l’intérieur. Forcément, les derniers qui se réinvitent chez nous sont surtout des insectes, ou des araignées ! On ne veut plus des autres.

Enfin, en ville principalement, on n’est plus habitué à les côtoyer. On ne sait plus ce que c’est; les insectes deviennent l’inconnu, j’irais jusqu’à dire qu’ils nous font peur… L’exemple le plus commun est lorsqu’un bourdon vole à la terrasse d’un café, car il a senti du sucre: les jeunes se mettent à hurler et partent en courant ! Pourtant, lorsqu’on est dans un autre environnement comme à la campagne, on s’y habitue très vite.

 

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@Jean-François Decaux

 

Aujourd’hui, connaissons-nous tout de la vie des insectes ?

On ne connaît rien de la vie des insectes ! D’abord parce qu’il y a peu de gens qui s’y intéressent et qu’on ne sait pas combien il y a de diversité sur terre… Les insectes se comptent par milliards de milliards. Si en France on a pu mettre un nom sur un million d’espèces, cela ne veut pas dire qu’on les connait, même si on a accumulé des informations au fil des siècles. Dans notre pays il y en a plusieurs dizaines de milliers et on en découvre continuellement.

 

« Sur le terrain, je découvre des choses que je n’avais jamais lues dans les livres. »

 

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Femelle de guêpe solitaire cherchant à parasiter des abeilles solitaires @François Lasserre

 

 

Lorsque tu veux apprendre de nouvelles choses, comment fais-tu pour te renseigner ?

C’est tout un travail de veille. Le développement des réseaux sociaux a beaucoup aidé ! Je regarde le travail de diverses associations et d’entomologistes, je suis abonné à des magazines de sciences et je vais régulièrement m’informer sur des sites spécialisés. Je ne reste jamais figé sur une information; je vais toujours aller la vérifier, la croiser avec d’autres et savoir si elle est toujours valable à ce jour. On ne sait pas grand-chose finalement, alors je reste agile aux nouvelles découvertes et idées!

 

Si tu avais une journée dans la peau d’un insecte pour aller observer en immersion sa façon de vivre, lequel serait-ce?

J’irais observer les abeilles solitaires et plus particulièrement une abeille coupeuse de feuilles ! J’aimerais bien la voir fabriquer ses petits cigares avec les feuilles qu’elle va découper pour ensuite les mettre sous terre ou dans tes tiges de végétaux. Ces deux bouts de feuilles assemblées forment un ensemble totalement étanche et creux ! J’aimerais bien voir qui vient l’embêter dans la journée, où elle va chercher les fleurs qu’elle va butiner, quels animaux elle côtoie, etc.

 

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Abeille coupeuse de feuilles

 

 

Si on observe une hausse des espèces mammifères en voie d’extinction, en est-il de même pour les insectes ?

Tous les êtres vivants de la nature sont menacés, puisqu’où l’Homme s’installe, on ne veut personne dessus. On devient de plus en plus nombreux, on construit donc plus avec cette idée : « j’aime bien les animaux, mais pas chez moi… » Comme on est partout, ils finissent par ne plus avoir d’endroits où vivre… On a l’exemple des grands mammifères, mais eux les insectes, comme tout le monde s’en fiche un peu, on ne les regarde pas. Si on s’intéressait aux insectes comme on s’intéresse au panda, il y aurait plein d’espèces en voie d’extinction. Tout revient à nos critères de sélection.

 

« On pense qu’un panda a plus de valeur qu’un criquet, pourtant les deux ont autant de valeur. Ce qui est intellectuellement difficile de se dire, très peu y arrivent… »

 

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En France on peut observer qu’il y a moins d’insectes, ne serait-ce que qu’avec nos voitures ! Quand j’étais jeune, je me rappelle qu’on était obligé de s’arrêter tous les 200 km pour nettoyer le pare-brise recouvert d’insectes. Maintenant c’est très différent… Il y a une liste de 130 espèces menacées sur les 40 000 recensées en France, une liste plutôt « symbolique »… Elle comprend beaucoup d’espèces de papillons, car les scientifiques qui s’intéressent aux insectes se passionnent d’abord pour ces espèces, comme tout le monde, parce qu’ils les trouvent beaux. En l’occurrence, très peu d’entomologistes vont axer leurs recherches sur les petites mouches. D’une manière générale, les populations d’insectes diminuent, ce qui profite à d’autres espèces, qui sont bien plus nombreuses qu’avant.

 

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@François Lasserre

 

En quoi les insectes sont ils importants pour l’équilibre de la nature ?

C’est une question qui revient à l’anthropocentrisme : c’est important par rapport à qui, à quoi ? La réponse est évidemment par rapport à nous. Aujourd’hui, on est encore en train de justifier l’existence des autres êtres vivants, parce qu’ils sont « utiles ». Prenons le cas de la coccinelle qui mange les pucerons. On se dit qu’elle est très utile à les manger, alors que c’est un gros prédateur, et que le puceron, lui, n’a aucune valeur dans tout ça. Cela voudrait dire qu’il y a des catégories d’êtres vivants. Et la notion d’équilibre que tu évoques n’existe pas, car il n’y a pas d’équilibre dans la nature. On voit qu’au final, c’est toujours utile à l’homme.

 

« Pour l’anecdote, les pucerons ont eux aussi leur « utilité ». Sans eux par exemple, il n’y aurait pas coccinelles, ni de « miel de sapin » : un miel que des abeilles font avec les crottes de pucerons ! »

 

Si on va sur des rôles techniques et écologiques, les insectes « politisent » les plantes (+10 000 pollinisateurs), ils servent de nourriture à d’autres animaux de la chaine alimentaire, ils sont bons recycleurs des matières organiques et fertilisent le solIls enjolivent aussi nos vies…

« Que serait une campagne sans papillons? Un été sans chants ni vrombissements? Et une mare sans libellules? » 

 

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La vraie réponse à mon sens, c’est qu’ils sont utiles par ce qu’ils sont. C’est tout. Ils sont, comme nous on est. »

 

On me pose souvent la question : « en quoi un frelon est-il utile ? » Je rétorque à mon tour, sans aucune animosité et avec bienveillance : « et toi, à quoi sers-tu ? » Là on commence à être un peu plus dans le cœur du sujet. A quoi servent les moustiques ? Ils sont. Alors oui, on peut être ennuyé parfois et ponctuellement, mais il ne faut pas en faire une généralité et tirer de conclusions hâtives, comme on peut le faire avec les humains : essayons d’être un peu plus objectif avec ces autres.

 

« Attention, cela m’a pris vingt ans de réflexion pour me rendre compte de tout ça, j’ai mis du temps hein ! »

 

 

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Finalement, c’est un message d’espoir que tu transmets ?

De l’espoir et du positif toujours, que ce soit dehors avec un groupe ou quand j’écris ! J’essaie de donner envie et d’incarner le positivisme ; la nature ne sera jamais comme avant, non. Demain sera demain et mieux vaut aborder le futur dans la bienveillance et l’empathie.

 

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@Opie

 

François Lasserre:

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