Women Sense Tour est un projet documentaire mis sur pied par Sarah Zouak, partie 5 mois dans 5 pays musulmans (Maroc, Tunisie, Turquie, Iran, Indonésie) à la rencontre de femmes musulmanes inspirantes et engagées dans l’émancipation des femmes. C’est à une des projections du premier épisode du WST au Maroc, qu’elle nous parle de sa démarche, avec Justine Devillaine, co-fondatrice de son association Lallab, créée en décembre 2015. 

 

 

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(Extrait du documentaire) : Aïcha Ech-Chenna, Fondatrice et Présidente de l’association Solidarité Féminine à Casablanca :

« Quand je vois arriver ces femmes devant moi, je pose une main sur le cœur, je les regarde et je me dis : « et si c’était moi… »

 

Et si c’était moi, femme française musulmane, que l’on regardait d’un air méfiant, que l’on insultait…

Et si c’était moi, femme française musulmane, qui se voyait refuser l’accès à la formation,

Et si c’était moi, vous, nous toutes femmes, qui subissions au quotidien ce genre de discriminations ?

 

C’est dans une ambiance intimiste, que l’on partage le quotidien et l’histoire de ces cinq femmes marocaines. Des femmes sans aucuns doutes inspirantes, dont le regard sur la société et sur leur religion invite à la réflexion, à un message de tolérance et d’acceptation de l’autre. C’est dans leur détermination, leur sensibilité et leurs actions qu’elles endossent ce côté extraordinaire, une inspiration pour toutes les femmes à être actrices de leur propre vie.

Sarah Zouak et sa co-réalisatrice Justine Devillaine, détruisent les stéréotypes que l’on peut avoir sur les femmes musulmanes en Occident et dans le monde, par la plus efficace des manières : leur donner la parole.

 

 

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Sarah, peux-tu me dire comment a débuté le projet « Women Sense Tour » ?

Trois choses ont fait que j’ai décidé de fonder le WST. La première : mes identités. En tant que jeune femme française, marocaine et musulmane, je suis née dans un pays où les médias ne te donnent pas de modèles de femmes musulmanes, sinon une image plein de clichés, ce qui joue énormément sur ta construction. On parle tous les jours d’elles en France, mais on ne leur donne jamais la parole…

 

Toute ma vie, on me disait que j’étais une « exception », comme si je ne correspondait pas à l’image qu’en France, les gens avaient d’une femme musulmane : soumise, oppressée, sans aucun libre-arbitre. Ce qui a fait de moi une fille tiraillée entre mes différentes identités, toujours en train de chercher un équilibre dans tous ça. Cela fait 25 ans qu’on m’explique que je dois choisir entre toutes mes identités, que si je veux être une femme émancipée, je dois mettre de coté ma foi. Je ne suis pas d’accord.

 

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Sarah Zouak, entrepreneure sociale, réalisatrice et féministe

 

Enfin, en 2014, lors de mon master à l’IRIS, j’ai choisi de faire mon mémoire sur les féministes musulmanes. Ma directrice de mémoire, reconnue dans la société comme grande féministe, ne m’a pas soutenu et m’a dit que le « féminisme » et la religion « musulmane » ne pouvaient être associés ensemble, qu’il fallait choisir entre l’un ou l’autre. Ça a été la goutte d’eau, plutôt violente pour moi, qui a fini d’actionner le lancement de ce projet.

 

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Je me suis donc dis que j’allais montrer ces modèles de 25 femmes qu’on n’a pas l’habitude de voir ni d’entendre, des modèles que petites, j’aurais aimé voir et qui m’auraient aidé à me construire. J’ai d’abord commencé à aller dans les pays musulmans (un mois dans chaque), car généralement, on me dit que si je suis aussi féministe et émancipée, c’est parce que je suis française… C’est pourquoi j’ai commencé par montrer ces femmes là où l’on s’imagine que c’est le pire, dans des pays musulmans, avant de montrer qu’il y en a plein en France.

 

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Pourquoi avoir arrêté ton choix sur ces cinq pays musulmans ?

 

Le Maroc me tenait à cœur, car je suis marocaine. C’était important pour moi de découvrir ce pays dans d’autres circonstances que les vacances.

Je voulais un pays touché par la révolution, voir comment les femmes vivaient aujourd’hui. J’ai donc porté mon choix sur la Tunisie.

Je trouvais intéressant d’avoir la Turquie, un pays musulman qui se dit laïque, et un pays où l’on avait beaucoup de fantasmes : l’Iran.

Enfin, l’Indonésie, car c’est le premier pays musulmans au monde, alors qu’en France, lorsqu’on évoque la religion musulmane, on pense en premier lieu aux pays du Maghreb.

 

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Trouver ces 25 femmes musulmanes engagées a-t-il été difficile?

 

Trouver ces intervenantes a été relativement simple ! Je ne partais pas dans un pays tant que je ne les avais pas identifiées. On a néanmoins rencontré deux difficultés :

D’abord, je voulais absolument qu’il y ait une femme issue d’un milieu rural dans chacun des cinq pays. Ce qui n’était pas évident, car elles n’ont pas de sites internet ou de page Facebook pour les trouver et les contacter.

Enfin, l’Iran a été le seul pays où l’on est partie avec Justine sans avoir pu identifier toutes les femmes. Nous n’en avions trouvé que deux. On nous disait que des femmes engagées là-bas, cela n’existait pas; soit elles étaient en exils, soit en prison! Arrivé sur place, après avoir rencontré la première intervenante et lui avoir avoué notre impasse, elle nous a ri au nez, a pris son téléphone et a appelé toutes ses amies militantes ! Comme quoi, il ne faut pas se fier aveuglément aux informations…

 

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Quels ont été les principaux obstacles que tu as eus à la réalisation de ce projet ?

 

Les principaux obstacles se sont concentrés avant et après le tournage. Je ne m’étais pas rendue compte qu’en France, travailler sur la thématique des femmes musulmanes était quasi impossible : personne ne voulait soutenir financièrement ce projet. On a un problème en France avec la religion : on est incapable d’en parler de façon sereine, il faut toujours qu’on oppose à tort « laïcité » et « religions ». Par exemple, à la suite de la création de notre association féministe (« Lallab »), on a voulu ouvrir un compte en banque au Crédit Agricole, qui nous l’a refusé, car nous sommes une association en faveur des femmes musulmanes. Selon eux, nos fonds allaient forcément provenir de Daesh ou du Qatar ! C’est aberrant d’être victime de discrimination, alors même qu’on essaie de lutter contre !

Les plus grosses difficultés sont apparues à notre retour, lorsqu’avec Justine, on a décidé d’aller plus loin et de créer l’association féministe « Lallab » (déc 2015), qui soutient tout particulièrement les femmes musulmanes victimes de discriminations.

 

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Épisode WST 1 au Maroc 

 

Les clichés persistent et malgré une grosse couverture médiatique, on a du faire preuve de vigilance quant aux faux messages publiés par les médias tels que : « Sarah est partie faire un tour dans les pays musulmans pour libérer les femmes ! »

Autre exemple, et dieu sait qu’on a beaucoup d’anecdotes ; Une journaliste d’une très grande radio française intéressée par notre projet WST, vient me voir après que lui ai envoyé un extrait d’une intervenante marocaine : « Elle parle trop bien français, vous n’auriez pas plutôt une femme avec un accent, pour que les auditeurs comprennent qu’elle est musulmane… » C’était catastrophique !

 

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Asmae Lamrabet propose une nouvelle lecture du Coran, féministe et moderne.

 

Il y a énormément de grosses problématiques dans notre pays sur les femmes musulmanes. Plus on essaie de faire entendre nos voix, plus on se prend de la violence ! On a été victime de deux campagnes de cyber-harcèlement sur Twitter et Facebook, ce qui a été très difficile à gérer : le racisme en France est très présent.

 

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Sarah Zouak, lauréate du prix « Déclics Jeunes » de la Fondation de France;  lauréate du prix Coexister 2016 « Femme Française Emergente » et prix Gafa dans la catégorie « Militante Associative »

 

Les clichés et discriminations se forgent extrêmement tôt, comme on a pu le constater lors de nos interventions dans les collèges et lycées. On fait un exercice où les élèves ont cinq minutes pour écrire tous les mots qui leur viennent en tête lorsqu’on leur dit : « femme musulmane ». 99% des écoliers écrivent : « femmes soumises », « femmes battues », « femme qui ne peut pas sortir de sa maison »… « Couscous » « thé a la menthe » (Au moins on sait cuisiner, rires!) Plus grave : « femmes qui devraient rentrer chez elle », « contre la laïcité » ou encore une enfant qui me dit : « J’ai interdiction de parler à des musulmans, c’est à cause de vous qu’il y a des bombes en France… »!

 

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Ce sont déjà plus de 60 projections faites du WST dans toute la France

 

Dans le WST, il y a d’un côté le documentaire et de l’autre une aide aux femmes entrepreneures, peux-tu m’en dire plus ?

Ayant fait une formation dans le social et dans la gestion de projet, je voulais aussi leur apporter quelque chose ; une sorte d’échange. J’ai donc organisé pour chacune d’entre elles des ateliers de brainstorming, pour travailler sur un défi qu’elles rencontraient. Elles me parlaient d’une problématique, on invitait plein de personnes et on essayait en 2h de trouver des solutions adaptées. C’était très intéressant ! On a par exemple au Maroc Khadija Elharim, première fondatrice de la région d’une coopérative féminine d’argan. Sa problématique était qu’elles produisaient plus de produits qu’elles n’en vendaient.

Ou encore en Indonésie, Lita Angraini, fondatrice de l’association National Network of Domestic Workers, voulait créer une école pour ces femmes de ménage. Le problème était de trouver des façons de convaincre les personnes chez qui elles travaillaient d’accepter qu’elles y aillent.

 

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Fin d’atelier de brainstorming – Indonésie

 

Peux tu me donner trois mots pour décrire cette aventure WST ?

Inspirant. Ces femmes-là ont changé ma vie ! Aujourd’hui je suis sereine, je suis fière de toutes mes identités, j’assume qui je suis et le crie haut et fort ! (N’en déplaise à certains !)

Générosité. Dans toutes les rencontres que l’on a faites. Je ne voulais pas rencontrer ces femmes qu’une heure pour le documentaire ; c’étaient elles qui m’intéressaient ! Je partageais leur quotidien et je vivais avec elles plusieurs jours. Elles ont joué le jeu, et nous ont montré une extrême générosité.

Fun. Il faut le dire, on s’est éclaté ! On a vécu des aventures inoubliables, rencontré des gens incroyables, découvert tant de choses! On ne connaissait rien des pays où l’on allait, (Hormis la Tunisie et le Maroc), ce qui a laissé place à l’aventure et aux anecdotes !

En Indonésie par exemple, on avait rendez-vous dans un village rural, mais on était perdu… On est entré dans un bus on se disant qu’il allait connaître le lieu. Il a détourné le bus, a arrêté de prendre les gens et nous a accompagné dans tous les villages pour essayer de trouver celui où l’on devait aller. Il est finalement resté toute la journée avec nous !

 

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Sarah et Justine en Indonésie (#5 épisodes WST)

 

Il y a t-il un deuxième volet de Women Sense Tour de prévu ?

On va déjà sortir les quatre autres documentaires, mais plus tard j’aimerais bien que d’autres femmes, musulmanes et non musulmanes prennent cette thématique et aillent rencontrer à leur tour d’autres femmes, car il y a tant à voir, à faire, à dire : c’est juste passionnant !

 

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Sarah et Justine, les fondatrices de l’association Lallab 

 

Justine, pourquoi avoir intégré le projet WST et co-fonder l’association Lallab ?  

Je suis avant tout une féministe. Pour moi, il est important de parler et de défendre les droits de toutes les femmes. Le problème en France, c’est que le féminisme le plus médiatisé met de côté certains genres de discrimination, met certaines voix de côtés, comme celles des femmes musulmanes.

Je viens du Nord et j’ai grandit dans une famille plutôt raciste. La première femme musulmane que j’ai rencontré et avec qui j’ai bien discuté, j’avais 20ans…

Tout ce temps où je me disais féministe, je l’associais à celui que je voyais. J’ai mis du temps à comprendre et me rendre compte qu’il manquait des femmes non représentées.

 

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Lallab (« lalla » : madame et « Lab » :laboratoire) regroupe des femmes de tous les horizons.

 

Le « Women Sense Tour » répondait à plein de mes questions et le message principal que j’en tire c’est : « allez voir par vous même, n’écoutez pas les médias et les « on-dit.. ». C’est pourquoi à notre retour, on a décidé de sauter le pas et de créer l’association féministe « Lallab »! Le but est simple : déconstruire les préjugés principalement faites aux femmes musulmanes et inspirer toutes les femmes à être actrices de leur propre vie. En France, on a beaucoup de travail à faire… On a aujourd’hui au sein de l’association plus de deux cents bénévoles. En plus des projections du WST, on organise des débats, des ateliers de sensibilisation dans les écoles et diverses associations, mais aussi des évènements, toujours dans la joie et la bonne humeur, pour discuter autour de ces problématiques et déconstruire les préjugés. On propose également sur notre site un magazine en ligne qui relaye des articles écrits par des femmes musulmane, sur tous les sujets qu’elles souhaitent partager.

 

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Pour les suivre :

Site Women Sense Tour

Site association Lallab

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