Articles

LE TRAIN DE LA VIE – Réflexion sur le voyage

 

J’ai choisi de m’éloigner des rails, ces lignes droites infinies séparées de 143,5 cm, qui font office de lignes de vie.

Parce que j’ai fait le choix, un instant, de ralentir, de m’arrêter et d’observer.

Observer autour de moi ; sentir le vent soulever mes cheveux et caresser mon visage, comme une mère couve son enfant.

Accueillir chaque goutte de pluie sur ma peau, joyeusement, en un doux sentiment de fraîcheur.

Apprécier la beauté de chaque parcelle de mon environnement, qu’il soit naturel ou façonné par l’homme.

Ne faire qu’un avec les éléments.

Respirer. Profondément.

Vivre.

Immobile, à côté des rails, j’observe la foule agglutinée dans les wagons de la « vie », ces voies à sens unique sensées mener au « Bonheur ». C’est à ce moment-là, que les questions sur le sens de la vie se déversent à la manière d’un torrent dévastant sur son passage : croyances, acquis et repères.

Si pour certains cette pause ne fut que de courte durée avant de sauter dans le prochain train, plus simple de fermer les yeux et de retourner suivre les voies; pour d’autres, la sensation d’avancer à deux vitesses aux côtés de leur entourage s’accentue… un vide entre les wagons se crée et la quête bonheur devient alors une équation. Parmi ses variables : le voyage.

Le voyage. L’inconnu remplace les repères ancrés. Les automates disparaissent face à l’éveil des sens. L’homme se reconnecte. D’abord à lui, puis aux autres et à son environnement… La notion du temps perd son rôle d’organisateur, pour finalement devenir l’accompagnateur bienveillant. On apprend de nouveau, avec le regard d’un nourrisson; puis l’ouïe, le goût et le toucher se développent à la manière d’un enfant qui découvre la vie, sans filtre ni jugement.

Voyager, c’est accepter de perdre le contrôle. Se laisser guider par les rencontres, les signes extérieurs et nos intuitions. Se faire confiance et avoir confiance en l’autre.

Ce n’est pas la réponse à la question du bonheur, seulement une variable, un outil qui ouvre la voie et dévoile des éléments de réponses à ceux qui seront attentifs aux signes et à leurs émotions.

Le plus grand voyage commence et se réalise à l’intérieur de soi, en éternel mouvement, tout au long de notre vie.

 

« C’est pourquoi il est tellement important de laisser certaines choses disparaître. De s’en libérer. De s’en défaire. Il faut comprendre que personne ne joue avec des cartes truquées, parfois on gagne, et parfois on perd. N’attendez pas que l’on vous rende quelque chose, n’attendez pas que l’on reconnaisse vos efforts, que l’on découvre votre génie, que l’on comprenne votre amour. Vous devez clore des cycles. Non par fierté, par incapacité, ou par orgueil, mais simplement parce que ce qui précède n’a plus sa place dans votre vie. Fermez la porte, changer de disque, faites le ménage, secouez la poussière. Cessez d’être ce que vous étiez, et devenez ce que vous êtes. » Paulo Coelho – Le Zahir.

 

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@MarionGordien Crédit photo

 

Articles, Interview

Delphine Blast : « Cholitas, la revanche d’une génération »

Chapeau melon sur la tête, longues nattes, jupons et accessoires de couleurs vives: les Cholitas de La Paz, en Bolivie, ne passent pas inaperçues ! Photographe indépendante, Delphine Blast met à l’honneur ces femmes d’origine indigène, en les suivant dans leur quotidien et en les immortalisant le temps d’un portrait. 

Exposition Chata Gallery du 7 au 20 novembre –  14 rue du Château d’Eau, Paris 10ème

 

Que désigne les « Cholitas » ?

À l’origine, le terme vient de « chola » qui désigne à l’époque un « bâtard ». Au XVIe siècle les espagnols ont récupéré ce mot en « Cholita » pour discriminer les femmes métisses dont les ancêtres étaient mixtes : américain et indigène. Aujourd’hui, « Cholita » désigne une femme indigène d’origine Aymara (peuple qui vit sur les hauts plateaux andins). En Bolivie, ce terme désigne plus globalement un mode de vie.

Être Cholitas, c’est aussi porter une tenue traditionnelle ?

Ce sont les colons espagnols qui ont d’abord imposé cette tenue traditionnelle après une révolution au XVIIIe siècle, afin de les différencier dans la société. On aura le chapeau melon, le châle, les jupons, les motifs et les longues nattes. Aujourd’hui, les tissus utilisés sont très colorés, mais cela évolue au fil des siècles avec la mode: à l’époque par exemple, les tons étaient pastels, les châles plutôt de couleurs sombres.

 

« C’est tellement devenu à la mode, que de nombreuses boliviennes non indigènes se déguisent en Cholitas ! »

 

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© Delphine Blast

 

Il y a des défilés de mode « Cholitas », des écoles de mannequinat, les tissus et les motifs  se sont beaucoup modernisés, occidentalisés, parfois un peu trop où dans certains cas, cela a créé une polémique… En 2015 à l’occasion de la fête du Gran Poder à La Paz, les organisateurs ont interdit certaines variations de la tenue Cholitas, comme des décolletés trop prononcés, le dos découvert ou le fait de mettre deux broches sur le châle au lieu d’une seule. Le but étant de sauvegarder les tenues traditionnelles et « l’essence même de la Cholita de La Paz« .

 

Trois mots qui, pour vous, définissent les Cholitas que vous avez suivi? 

Fières – Inspirantes – Femmes fortes

 

Comment s’articule l’exposition ?

L’exposition rassemble une partie historique (archives, photos d’époques), des portraits studios ainsi qu’une partie reportage, où l’on suit des Cholitas dans leur quotidien. Elles symbolisent la dignité retrouvée des populations indiennes.

 

Pourquoi ce choix ?

Le photo-reportage s’imposait, car je trouvais leur histoire très intéressante. Via leur quotidien, on y voit leur ambition et l’évolution de ces femmes dans la société bolivienne. Elles savent où elles vont, nombreuses combinent études et travail, leur statut de maman et de femmes indépendantes. Si elles ont longtemps été discriminées dans la société (pas accès à certains postes, ni à l’université etc.), aujourd’hui on voit des Cholitas dans tous les corps de métiers (de présentatrice à chauffeur de bus, dentiste ou membre du gouvernement…). Elles adaptent leur tenues à leur quotidien, chacune pour différentes raisons (côté pratique, par choix…).

 

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Natty Samo se rend tous les samedis matin à l’Université Technologique Bolivienne (UTB), dans la ville de El Alto, située à quelques kilomètes au dessus de La Paz, Bolivie, avril 2017.  © Delphine Blast

 

Concernant la série de portraits, c’était la première fois que je travaillais en studio. C’était un véritable challenge! Avec ces tirages, je voulais valoriser ces jeunes femmes, montrer l’évolution des Cholitas, loin de l’image occidentalisée que l’on peut avoir de la Cholita, cette « mamie présente sur les marchés » (bien qu’elles existent toujours!). Je voulais mettre en valeur cette nouvelle génération, ce côté élégant, cette force et cette fierté qui leurs sont propres. Le cercle derrière elles représente la Terre Mère, symboliquement leur origine Aymara, les racines des Cholitas. Leur tenue, les couleurs vives et les bijoux représentent la modernité, la fraîcheur et expriment toute la beauté de ces femmes.

 

Longtemps discriminées dans leur pays, quel a été le déclic qui a fait qu’elle sont à nouveau sur le devant de la scène, dignes et fières ?

Le changement s’est fait progressivement. L’arrivée au pouvoir en 2006 du président Evo Morales y a contribué. C’était un des premiers présidents à apparaître avec le tissu traditionnel bolivien, à mettre des Cholitas au pouvoir. On a aussi des figures emblématiques qui ont accentuées le phénomène, comme Dona Remedios Loza. la première Cholita à occuper une place au parlement en Bolivie et la première femme à se présenter à la présidence des élections de 1997. Des émissions ont aussi eu un rôle, telle que « radio televisión popúlar », dont l’objectif était de donner la voix aux sans-voix.

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Dona Remedios Loza (née en 1949), députée de 1998-2002

 

Grâce à cette exposition, on se rend compte également de l’évolution de ces Cholitas au sein de la société? 

Oui, d’où l’importance d’avoir intégré à cette exposition une partie historique, afin de montrer de quelle manière étaient discriminées ces femmes et pourquoi. J’ai eu du mal à trouver des articles de presse dans les archives, car on parlait très peu des Cholitas à l’époque.

Pendant mes recherches, j’ai eu la chance de découvrir le travail incroyable de deux photographes boliviens : Julio Cordero et Damián Ayma Zepita, dont on retrouve le travail au Musée San Francisco et au Musée National d’Ethnographie et de Folklore.

L’histoire des Cholitas en Bolivie est très complexe, tout comme leur évolution au sein de la société. En effet, elles n’ont pas toutes été discriminées, il y a eu une élite de Cholitas, comme le montre une partie du travail de Julio Cordero.

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Fête familiale de la classe étudiante  « Chola Paceña » année 1910 @Julio Cordero Castillo

 

« Cholitas » s’inscrit également dans un projet plus global sur l’évolution de la place des femmes dans les sociétés en Amérique Latine ?

J’ai toujours été attirée par l’Amérique Latine, où je m’y sens chez moi. Tous les pays de ce continent sont en pleine mutation économique et sociale. Certains pays, comme la Colombie, souffrent encore d’une image négative à l’international (drogue, pauvreté, violence…), alors qu’il y a plein d’autres choses qui font le quotidien de ces gens. Avec des projets comme les « Cholitas » en Bolivie, ou « Quinceñeras » en Colombie, je me questionne:

 

« Comment fait-on, en tant que femme, pour évoluer dans un pays un peu machiste. J’ai décidé de raconter ces histoires-là, qu’on ne connaît pas vraiment en Occident. »

 

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© Delphine Blast

« C’est important que dans mon travail, à mon niveau, je me sente utile. La photographie est un peu un prétexte pour aller à la rencontre de ces gens dont on parle peu, mais qui méritent d’être connus. »

 

Quel message voulez-vous faire passer au travers cette exposition?

J’aimerais apporter une autre image de la Bolivie via l’histoire de ces femmes.

 

Pour aller plus loin :

Delphine Blast : site internet et Instagram 

Présence de D.B à « Paris Photo » au Grand Palais du 9 au 12 novembre pour la signature du livre « Cholitas ». 

L’exposition à Bordeaux : festival les Nuits Noires photographiques du 18 janvier au 24 février 2018, au Forum à Talence.

 

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Delphine Blast finalise son visa pour vivre en Bolivie. © Jacob Khrist

 

 

Articles, Interview

Aïcha : »une main sur le coeur, je la regarde et me dis: et si c’était moi…? »

Women Sense Tour est un projet documentaire mis sur pied par Sarah Zouak, partie 5 mois dans 5 pays musulmans (Maroc, Tunisie, Turquie, Iran, Indonésie) à la rencontre de femmes musulmanes inspirantes et engagées dans l’émancipation des femmes. C’est à une des projections du premier épisode du WST au Maroc, qu’elle nous parle de sa démarche, avec Justine Devillaine, co-fondatrice de son association Lallab, créée en décembre 2015. 

 

 

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(Extrait du documentaire) : Aïcha Ech-Chenna, Fondatrice et Présidente de l’association Solidarité Féminine à Casablanca :

« Quand je vois arriver ces femmes devant moi, je pose une main sur le cœur, je les regarde et je me dis : « et si c’était moi… »

 

Et si c’était moi, femme française musulmane, que l’on regardait d’un air méfiant, que l’on insultait…

Et si c’était moi, femme française musulmane, qui se voyait refuser l’accès à la formation,

Et si c’était moi, vous, nous toutes femmes, qui subissions au quotidien ce genre de discriminations ?

 

C’est dans une ambiance intimiste, que l’on partage le quotidien et l’histoire de ces cinq femmes marocaines. Des femmes sans aucuns doutes inspirantes, dont le regard sur la société et sur leur religion invite à la réflexion, à un message de tolérance et d’acceptation de l’autre. C’est dans leur détermination, leur sensibilité et leurs actions qu’elles endossent ce côté extraordinaire, une inspiration pour toutes les femmes à être actrices de leur propre vie.

Sarah Zouak et sa co-réalisatrice Justine Devillaine, détruisent les stéréotypes que l’on peut avoir sur les femmes musulmanes en Occident et dans le monde, par la plus efficace des manières : leur donner la parole.

 

 

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Sarah, peux-tu me dire comment a débuté le projet « Women Sense Tour » ?

Trois choses ont fait que j’ai décidé de fonder le WST. La première : mes identités. En tant que jeune femme française, marocaine et musulmane, je suis née dans un pays où les médias ne te donnent pas de modèles de femmes musulmanes, sinon une image plein de clichés, ce qui joue énormément sur ta construction. On parle tous les jours d’elles en France, mais on ne leur donne jamais la parole…

 

Toute ma vie, on me disait que j’étais une « exception », comme si je ne correspondait pas à l’image qu’en France, les gens avaient d’une femme musulmane : soumise, oppressée, sans aucun libre-arbitre. Ce qui a fait de moi une fille tiraillée entre mes différentes identités, toujours en train de chercher un équilibre dans tous ça. Cela fait 25 ans qu’on m’explique que je dois choisir entre toutes mes identités, que si je veux être une femme émancipée, je dois mettre de coté ma foi. Je ne suis pas d’accord.

 

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Sarah Zouak, entrepreneure sociale, réalisatrice et féministe

 

Enfin, en 2014, lors de mon master à l’IRIS, j’ai choisi de faire mon mémoire sur les féministes musulmanes. Ma directrice de mémoire, reconnue dans la société comme grande féministe, ne m’a pas soutenu et m’a dit que le « féminisme » et la religion « musulmane » ne pouvaient être associés ensemble, qu’il fallait choisir entre l’un ou l’autre. Ça a été la goutte d’eau, plutôt violente pour moi, qui a fini d’actionner le lancement de ce projet.

 

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Je me suis donc dis que j’allais montrer ces modèles de 25 femmes qu’on n’a pas l’habitude de voir ni d’entendre, des modèles que petites, j’aurais aimé voir et qui m’auraient aidé à me construire. J’ai d’abord commencé à aller dans les pays musulmans (un mois dans chaque), car généralement, on me dit que si je suis aussi féministe et émancipée, c’est parce que je suis française… C’est pourquoi j’ai commencé par montrer ces femmes là où l’on s’imagine que c’est le pire, dans des pays musulmans, avant de montrer qu’il y en a plein en France.

 

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Pourquoi avoir arrêté ton choix sur ces cinq pays musulmans ?

 

Le Maroc me tenait à cœur, car je suis marocaine. C’était important pour moi de découvrir ce pays dans d’autres circonstances que les vacances.

Je voulais un pays touché par la révolution, voir comment les femmes vivaient aujourd’hui. J’ai donc porté mon choix sur la Tunisie.

Je trouvais intéressant d’avoir la Turquie, un pays musulman qui se dit laïque, et un pays où l’on avait beaucoup de fantasmes : l’Iran.

Enfin, l’Indonésie, car c’est le premier pays musulmans au monde, alors qu’en France, lorsqu’on évoque la religion musulmane, on pense en premier lieu aux pays du Maghreb.

 

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Trouver ces 25 femmes musulmanes engagées a-t-il été difficile?

 

Trouver ces intervenantes a été relativement simple ! Je ne partais pas dans un pays tant que je ne les avais pas identifiées. On a néanmoins rencontré deux difficultés :

D’abord, je voulais absolument qu’il y ait une femme issue d’un milieu rural dans chacun des cinq pays. Ce qui n’était pas évident, car elles n’ont pas de sites internet ou de page Facebook pour les trouver et les contacter.

Enfin, l’Iran a été le seul pays où l’on est partie avec Justine sans avoir pu identifier toutes les femmes. Nous n’en avions trouvé que deux. On nous disait que des femmes engagées là-bas, cela n’existait pas; soit elles étaient en exils, soit en prison! Arrivé sur place, après avoir rencontré la première intervenante et lui avoir avoué notre impasse, elle nous a ri au nez, a pris son téléphone et a appelé toutes ses amies militantes ! Comme quoi, il ne faut pas se fier aveuglément aux informations…

 

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Quels ont été les principaux obstacles que tu as eus à la réalisation de ce projet ?

 

Les principaux obstacles se sont concentrés avant et après le tournage. Je ne m’étais pas rendue compte qu’en France, travailler sur la thématique des femmes musulmanes était quasi impossible : personne ne voulait soutenir financièrement ce projet. On a un problème en France avec la religion : on est incapable d’en parler de façon sereine, il faut toujours qu’on oppose à tort « laïcité » et « religions ». Par exemple, à la suite de la création de notre association féministe (« Lallab »), on a voulu ouvrir un compte en banque au Crédit Agricole, qui nous l’a refusé, car nous sommes une association en faveur des femmes musulmanes. Selon eux, nos fonds allaient forcément provenir de Daesh ou du Qatar ! C’est aberrant d’être victime de discrimination, alors même qu’on essaie de lutter contre !

Les plus grosses difficultés sont apparues à notre retour, lorsqu’avec Justine, on a décidé d’aller plus loin et de créer l’association féministe « Lallab » (déc 2015), qui soutient tout particulièrement les femmes musulmanes victimes de discriminations.

 

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Épisode WST 1 au Maroc 

 

Les clichés persistent et malgré une grosse couverture médiatique, on a du faire preuve de vigilance quant aux faux messages publiés par les médias tels que : « Sarah est partie faire un tour dans les pays musulmans pour libérer les femmes ! »

Autre exemple, et dieu sait qu’on a beaucoup d’anecdotes ; Une journaliste d’une très grande radio française intéressée par notre projet WST, vient me voir après que lui ai envoyé un extrait d’une intervenante marocaine : « Elle parle trop bien français, vous n’auriez pas plutôt une femme avec un accent, pour que les auditeurs comprennent qu’elle est musulmane… » C’était catastrophique !

 

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Asmae Lamrabet propose une nouvelle lecture du Coran, féministe et moderne.

 

Il y a énormément de grosses problématiques dans notre pays sur les femmes musulmanes. Plus on essaie de faire entendre nos voix, plus on se prend de la violence ! On a été victime de deux campagnes de cyber-harcèlement sur Twitter et Facebook, ce qui a été très difficile à gérer : le racisme en France est très présent.

 

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Sarah Zouak, lauréate du prix « Déclics Jeunes » de la Fondation de France;  lauréate du prix Coexister 2016 « Femme Française Emergente » et prix Gafa dans la catégorie « Militante Associative »

 

Les clichés et discriminations se forgent extrêmement tôt, comme on a pu le constater lors de nos interventions dans les collèges et lycées. On fait un exercice où les élèves ont cinq minutes pour écrire tous les mots qui leur viennent en tête lorsqu’on leur dit : « femme musulmane ». 99% des écoliers écrivent : « femmes soumises », « femmes battues », « femme qui ne peut pas sortir de sa maison »… « Couscous » « thé a la menthe » (Au moins on sait cuisiner, rires!) Plus grave : « femmes qui devraient rentrer chez elle », « contre la laïcité » ou encore une enfant qui me dit : « J’ai interdiction de parler à des musulmans, c’est à cause de vous qu’il y a des bombes en France… »!

 

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Ce sont déjà plus de 60 projections faites du WST dans toute la France

 

Dans le WST, il y a d’un côté le documentaire et de l’autre une aide aux femmes entrepreneures, peux-tu m’en dire plus ?

Ayant fait une formation dans le social et dans la gestion de projet, je voulais aussi leur apporter quelque chose ; une sorte d’échange. J’ai donc organisé pour chacune d’entre elles des ateliers de brainstorming, pour travailler sur un défi qu’elles rencontraient. Elles me parlaient d’une problématique, on invitait plein de personnes et on essayait en 2h de trouver des solutions adaptées. C’était très intéressant ! On a par exemple au Maroc Khadija Elharim, première fondatrice de la région d’une coopérative féminine d’argan. Sa problématique était qu’elles produisaient plus de produits qu’elles n’en vendaient.

Ou encore en Indonésie, Lita Angraini, fondatrice de l’association National Network of Domestic Workers, voulait créer une école pour ces femmes de ménage. Le problème était de trouver des façons de convaincre les personnes chez qui elles travaillaient d’accepter qu’elles y aillent.

 

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Fin d’atelier de brainstorming – Indonésie

 

Peux tu me donner trois mots pour décrire cette aventure WST ?

Inspirant. Ces femmes-là ont changé ma vie ! Aujourd’hui je suis sereine, je suis fière de toutes mes identités, j’assume qui je suis et le crie haut et fort ! (N’en déplaise à certains !)

Générosité. Dans toutes les rencontres que l’on a faites. Je ne voulais pas rencontrer ces femmes qu’une heure pour le documentaire ; c’étaient elles qui m’intéressaient ! Je partageais leur quotidien et je vivais avec elles plusieurs jours. Elles ont joué le jeu, et nous ont montré une extrême générosité.

Fun. Il faut le dire, on s’est éclaté ! On a vécu des aventures inoubliables, rencontré des gens incroyables, découvert tant de choses! On ne connaissait rien des pays où l’on allait, (Hormis la Tunisie et le Maroc), ce qui a laissé place à l’aventure et aux anecdotes !

En Indonésie par exemple, on avait rendez-vous dans un village rural, mais on était perdu… On est entré dans un bus on se disant qu’il allait connaître le lieu. Il a détourné le bus, a arrêté de prendre les gens et nous a accompagné dans tous les villages pour essayer de trouver celui où l’on devait aller. Il est finalement resté toute la journée avec nous !

 

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Sarah et Justine en Indonésie (#5 épisodes WST)

 

Il y a t-il un deuxième volet de Women Sense Tour de prévu ?

On va déjà sortir les quatre autres documentaires, mais plus tard j’aimerais bien que d’autres femmes, musulmanes et non musulmanes prennent cette thématique et aillent rencontrer à leur tour d’autres femmes, car il y a tant à voir, à faire, à dire : c’est juste passionnant !

 

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Sarah et Justine, les fondatrices de l’association Lallab 

 

Justine, pourquoi avoir intégré le projet WST et co-fonder l’association Lallab ?  

Je suis avant tout une féministe. Pour moi, il est important de parler et de défendre les droits de toutes les femmes. Le problème en France, c’est que le féminisme le plus médiatisé met de côté certains genres de discrimination, met certaines voix de côtés, comme celles des femmes musulmanes.

Je viens du Nord et j’ai grandit dans une famille plutôt raciste. La première femme musulmane que j’ai rencontré et avec qui j’ai bien discuté, j’avais 20ans…

Tout ce temps où je me disais féministe, je l’associais à celui que je voyais. J’ai mis du temps à comprendre et me rendre compte qu’il manquait des femmes non représentées.

 

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Lallab (« lalla » : madame et « Lab » :laboratoire) regroupe des femmes de tous les horizons.

 

Le « Women Sense Tour » répondait à plein de mes questions et le message principal que j’en tire c’est : « allez voir par vous même, n’écoutez pas les médias et les « on-dit.. ». C’est pourquoi à notre retour, on a décidé de sauter le pas et de créer l’association féministe « Lallab »! Le but est simple : déconstruire les préjugés principalement faites aux femmes musulmanes et inspirer toutes les femmes à être actrices de leur propre vie. En France, on a beaucoup de travail à faire… On a aujourd’hui au sein de l’association plus de deux cents bénévoles. En plus des projections du WST, on organise des débats, des ateliers de sensibilisation dans les écoles et diverses associations, mais aussi des évènements, toujours dans la joie et la bonne humeur, pour discuter autour de ces problématiques et déconstruire les préjugés. On propose également sur notre site un magazine en ligne qui relaye des articles écrits par des femmes musulmane, sur tous les sujets qu’elles souhaitent partager.

 

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Pour les suivre :

Site Women Sense Tour

Site association Lallab

Twitter et Facebook

 

Articles, Bons plans

12 conseils pour réussir ses photos de la vie sauvage

 

À l’occasion d’un voyage, on est souvent confronté à la faune d’un pays. La photographier peut s’avérer difficile, voire un vrai challenge ! Grégory Rohart, photographe spécialisé dans ce domaine et auteur de blogs de voyage nous livre ses conseils pour nous aider sur le terrain.

 

#1 Le matériel de base. L’idéal serait d’avoir un téléobjectif de 600mm. C’est une bonne focale pour pouvoir photographier la vie sauvage, y compris les oiseaux, sans trop les déranger dans leur habitat. Quant à choisir entre un zoom ou une focale fixe, les zooms sont plus légers et plus abordables au niveau des prix. La différence de poids se fera aussi en fonction du type de boitier (reflex ou hybride), les hybrides étant plus légers.

 

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#2 La patience. C’est essentiel pour ce type de photo! Par exemple, lorsque je suis parti photographier les bouquetins, je suis resté six heures. Lorsque l’on fait de la photo en affût *, on peut rester toute une journée, voire des jours si l’espèce observée est peu commune et rentrer sans résultats. Il n’y a jamais rien de garanti.

*types de caches intégrées au milieu de l’animal, mobiles ou non, temporaires ou permanentes

 

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Rhinoceros en Namibie

 

#3 N&B ou couleurs. certains photographes préfèrent le N&B, mais je suis plutôt couleurs, car j’aime être dans la restitution de ce qu’on observe. C’est un choix propre à chacun. J’aime photographier certaines espèces, comme le zèbre, en N&B : je trouve que cela fait d’avantage ressortir sa robe.

 

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Zèbre au Kruger NP @Grégory Rohart

 

#4 La photo parfaite. Il faut d’abord définir son sujet, avoir un bon cadrage, une belle lumière et après le reste est une affaire de réglages entre la vitesse, l’ouverture, l’exposition et les ISO. La chance ne va pas jouer dans la réalisation de la photo, mais elle peut être dans la rencontre avec l’animal.

 

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@Grégory Rohart

 

#5 Provoquer la chance. Je suis allé à trois reprises dans le parc national Kruger (Afrique du Sud), ce qui, additionné, fait plus de six semaines. À mon premier voyage en 1999, j’y suis allé avec l’envie de voir les animaux, mais je ne connaissais pas bien leurs milieux. Finalement, les rencontres avec eux se sont faites avec de la chance. Lors de mes deux derniers séjours, le hasard était beaucoup moins présent, je le provoquais : je connaissais les écosystèmes de certaines espèces, je savais où chercher dans le parc, donc j’avais plus de chances de photographier les animaux que je souhaitais.

 

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Lionceau au Kruger – Afrique du Sud @Grégory Rohart

 

#6 L’observation. Cela dépend de la manière que l’on a choisi pour photographier la vie sauvage. En safari par exemple, on est en voiture, donc l’observation est peu présente. Lorsque l’on est à pied pour un projet, en prenant l’exemple de mon weekend dans les Hautes Alpes pour photographier le bouquetin, la démarche est différente. Avant de partir en montagne, on fait un premier travail d’observation en vallée avec les jumelles pour repérer un troupeau. Si on ne le fait pas, on pourrait marcher des jours en montagne sans croiser un bouquetin !

 

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Cliché d’un bouquetin mâle – Hautes Alpes – @Grégory Rohart

 

 

#7 L’approche. Elle se fait à pied, progressive et dans le silence, souvent près du sol pour ne pas effrayer l’animal en étant plus grand que lui. Lorsque l’on est en affût, on attend, silencieux, ou on se déplace lentement s’il est mobile. Je mets des tenues discrètes en terme de couleurs (entre le gris et le vert kaki). On peut avoir une tenue de camouflage, mais le mieux serait d’en avoir une adaptée à l’écosystème dans lequel on va photographier le sujet.

Une fois que j’ai trouvé ma distance, je me pose et j’attends de voir si les animaux vont passer autour de moi. Se faire accepter, c’est un peu l’idée ! On observe et on fait quelques photos pour que les animaux s’habituent au bruit du déclencheur. Et puis il y a un moment où l’on sent qu’on peut s’approcher un peu plus sans que les animaux nous fuient… Ils nous ont accepté.

 

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Oryx etosha Natipark – Namibie

 

#8 Être à l’aise. Pour être à l’aise sur ce type de photos, il faut savoir maitriser son boitier pour pouvoir passer en mode manuel, mais aussi connaître les techniques classiques de la photographie en général (exposition, vitesse, ouverture, ISO, cadrage).

 

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Au Kruger – Afrique du Sud @Grégory Rohart

 

 

#9 Être créatif. Comme un peu tous sujets en photo, l’idée est de sortir de l’ordinaire, ce qui est plus ou moins réalisable selon l’environnement où l’on se trouve. C’est plus dur dans un safari, car on est coincé dans son véhicule… Mais on peut imaginer par exemple faire un survol en montgolfière au Kenya, ce qui permettrait de faire des photos vues du ciel et de proposer un autre angle. On peut rechercher certains types d’affûts : pour photographier les canards, il y a en a qui sont directement placés dans le port à hauteur d’eau. L’angle de vue est à ras des vagues, donc on propose des images créatives et bien plus intéressantes que si elles avaient été prises depuis la côte.

 

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Réserve de Giants Castle -Afrique du Sud @Grégory Rohart

 

#10 La sécurité. C’est très variable selon l’animal que l’on veut photographier (prédateurs ou non). Sur un safari, les règles vont être de ne pas sortir du véhicule, car les animaux sont sauvages. Il faut garder en tête d’être toujours vigilant : on a tous nos humeurs… comme les animaux ! J’ai participé à une randonnée de quatre jours au parc Kruger et dans ce cas-ci, la notion de sécurité est décuplée. On sent qu’on n’est plus sur notre territoire, que l’on est potentiellement une proie… Tous nos sens sont en éveil ! On applique les consignes que nous dictent les rangers et on les reproduit au quotidien : cela peut être pour trouver un lieu de bivouac sécurisé (à côté d’un point d’eau peu profond pour limiter le risque de présence de crocodiles, que ce ne soit pas un lieu de passage d’hippopotames…) On marchait dans le lit de la rivière la journée, de façon à ce que les animaux nous voient, tout comme nous pouvions les voir de loin ! Ce qu’on ne veut surtout pas faire, c’est de surprendre un animal, car c’est à ce moment-là qu’on se met en danger…

 

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Désert Namid Homed en Namibie @Grégory Rohart

 

#11 Accessoires. Pour moi, les indispensables restent les jumelles et le bean bag (un sac que l’on remplit de riz par exemple), qui va servir de support au téléobjectif. L’image sera stabilisée et l’on diminuera le risque qu’elle soit floue. On peut éventuellement prendre un flash pour les photos de nuits ou une lampe puissante pour éclairer. Je m’équipe toujours d’une carte de la zone où je pars photographier : les écosystèmes y sont décrits, ce qui va faciliter la recherche des animaux.

 

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Vautours en Afrique du Sud @Grégory Rohart

 

 

#12 Sauvegarde: Tous les jours, je vide mes cartes mémoires et je fais une double sauvegarde. Je les regarde un peu sur place, parfois j’en sélectionne quelques unes pour les partager sur les réseaux s’il y a une connexion internet, mais toutes les photos sont retravaillées dans Lightroom à mon retour.

 

Merci à Grégory ROHART.

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Grégory Rohart, photographe, blogueur

 

Découvrir plus de photos et de conseils sur la photographie de la vie sauvage :

Grégory Rohart:

Articles, Interview

Aurélie: « On est capable de plus de choses qu’on ne pense… Repousser ses propres limites en fait partie! »

« Iwheeltravel », c’est le blog d’Aurélie, destiné à toutes les personnes en situation de handicap qui souhaiteraient avoir des bons plans sur des destinations et voyager. Cela fait déjà 10 mois qu’elle est partie avec son copain Franck en PVT Nouvelle-Zélande. À 30 ans, cette ancienne juriste prouve que quel que soit la nature de nos limites (avec ou sans handicap), le voyage est à portée de main…

 

Peux-tu me parler de ton handicap ?

J’ai une maladie dégénérative qui s’appelle le « Strümpell-Lorrain ». J’en ai la forme la moins agressive, où seulement mes membres inférieurs sont touchés. J’ai eu les premiers signes de la maladie à mes 13 ans, et depuis je perds mes facultés à marcher petit à petit. Aujourd’hui, je peux toujours marcher sur des courtes distances, prendre les escaliers (…) mais pour le reste du temps, je suis en fauteuil roulant.

 

 

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Franck et Aurélie en Nouvelle-Zélande @Iwheeltravel

 

 

Quel a été le déclic de ce goût du voyage ?

J’ai toujours eu l’envie de voyager… J’ai finalement attendu la fin de mes études et mes premiers salaires pour partir trois semaines au Japon avec Franck, mon copain. Pour moi, deux déclics se sont opérés: d’abord ce goût pour la découverte des autres cultures et ce sentiment de liberté que procure le voyage. Enfin, cela m’a permis d’accéder à un autre stade d’acceptation de ma maladie. Je me suis rendue compte que je me posais beaucoup de limites moi-même et que je pouvais les dépasser. J’étais bel et bien là, avec mon handicap, à voyager, heureuse !

 

« Ce que je préfère en voyage, c’est de rencontrer des locaux, découvrir leur histoire, leur façon de vivre. »

 

 

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Nouvelle-Zélande @Aurélie

 

 

Est-ce que l’accessibilité est un critère essentiel aux destinations que tu choisis ?

Pas vraiment… et cela l’est de moins en moins je pense. C’est vrai que jusqu’ici, les destinations qui pouvaient m’intéresser étaient des pays développés, qui avaient donc globalement de bonnes infrastructures. Dans deux mois, je m’oriente vers autre chose en voyageant en Asie avec Franck. Dans tous les cas, je vais bien sûr regarder ce qui se fait sur place, mais que les infrastructures soient là ou non, je ne vais pas me priver! Cela va peut-être me demander plus de temps à organiser et à réfléchir sur ma façon de voyager, mais je ne vais pas éviter le pays pour autant ! Bon… je dis ça maintenant; une fois en Asie, ce sera peut-être autre chose ! (rires)

 

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@Nouvelle-Zélande @Aurélie

 

Quel a été votre programme en Nouvelle-Zélande?

Les trois premiers mois, on a fait un road trip : on visitait et on faisait du Helpx chez les habitants (logé et nourrit en échange de quelques heures de travail par jour). Ensuite on s’est installé à Wellington, où Franck a trouvé un travail. Il nous assurait une sécurité financière, j’ai donc fait le choix de mettre un terme à ma carrière de juriste, qui ne me convenait plus, pour me consacrer à fond dans le développement de mon blog et m’orienter dans un futur proche vers le tourisme accessible.

 

Avais-tu des peurs avant de te lancer, que tu n’as plus maintenant sur place?

Comme beaucoup, j’avais une appréhension quant à l’anglais… Je peux dire maintenant que grâce à la pratique, je l’ai dépassée ! Des appréhensions nouvelles, je commence à en avoir, notamment avec notre voyage en Asie qui se profile, quant aux difficultés pour me déplacer… Je pense que même s’il y a plus de sources de difficultés, je les envisage plus sereinement maintenant, que si j’avais dû les affronter avant… Le voyage m’a appris à être moins cadrée et à laisser plus de place à l’imprévu.

 

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Aurélie à cheval en Nouvelle-Zélande @Iwheeltravel

 

Comment les gens accueillent ton handicap?

Les Néo-Zélandais sont très accueillants et prévenants envers les personnes en situation de handicap. Les personnes chez qui on a logé dans le cadre du Helpx, ont toujours fait en sorte d’aménager mon temps pour que cela ne me pose pas de problème, elles me laissaient le choix des tâches à faire. Je n’ai jamais senti une quelconque gêne. C’est grâce à la première famille que j’ai su que l’on pouvait aller faire du ski adapté. Ils m’ont même fait rencontrer un organisme national qui s’occupe de l’équitation pour personnes handicapées. Une autre famille m’avait parlé d’une personne qui développait un nouveau type de fauteuil roulant, et de fil en aiguille, je l’ai rencontré et j’ai testé leur nouveauté !

 

« Je ne me suis jamais sentie en rejet. Parfois les gens ne savent pas trop quel comportement adopter, mais ça, c’est pareil dans n’importe quel pays. »

 

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@Aurélie

 

Pour quelles raisons as-tu décidé de faire ce blog ?

Faire ce blog m’est venu assez naturellement… Quand on a décidé de partir, il a quand même fallu que je cherche des informations sur l’accessibilité du pays, autant d’un point de vue touristique, que pratique de la vie de tous les jours, car on ne savait pas encore si on allait se poser dans une ville. Le constat était là : ce genre d’informations, qui plus est en français, n’est pas simple à trouver… Par le biais de mon blog, je me suis dit que cela permettrait à la famille de nous suivre, mais que ce serait aussi une source d’informations pour des personnes en situation de handicap, qui ont des appréhensions pour partir et qui ne veulent pas prendre le risque voyager à l’autre bout du monde sans savoir ce qui les attend!

 

« Je souhaite vraiment qu’elles puissent se sentir plus en confiance avec leur handicap, avec le fait de voyager et pourquoi pas les aider à sauter le pas à leur tour! »

 

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Nouvelle-Zélande @Iwheeltravel

 

Quels conseils donnerais-tu aux personnes ayant un handicap pour sauter le pas?

Je leur dirai de se faire plus confiance… On est largement capable de plus de choses qu’on ne pense… repousser ses propres limites en fait partie. C’est vraiment un travail personnel que nous seuls pouvons faire. C’est sûr que voyager nous demande plus de temps, avec une recherche d’information plus importante que pour des personnes valides, mais il faut juste « oser ».

 

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Aurélie et Franck @Iwheeltravel

 

As-tu des clefs à partager pour repousser tes limites ?

Pour ma part, c’était un concours de circonstances : ce que j’avais en France ne me convenait pas, j’ai donc vite été poussée à prendre cette décision de partir en PVT. Je suis consciente que partir à deux est plus simple que de partir seule, mais il ne faut pas hésiter à trouver d’autres voyageurs pour vous accompagner. N’hésitez pas à poser des questions, il existe plein de forums, de groupes et de conseils sur des blogs…

 

« On a la chance de faire partie de cette génération de nouvelles technologies donc profitons des réseaux sociaux et d’internet intelligemment ! »

  

Quelle est la chose dont tu es le plus fière dans ton voyage ?

Le moment qui me vient à l’esprit est celui où j’ai skié pendant deux jours, au début de notre voyage en Nouvelle-Zélande. C’était la première fois que je mettais un pied sur un ski ! Et c’était assez foufou (rires) ! J’étais assez émue d’en faire… J’avais comme une barrière en moins. Je me suis rendue compte que ce serait par la suite un moment que je pourrai partager avec des amis et ma famille…

 

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Aurélie sur des skis adaptés au handicap @Iwheeltravel

 

Quelle est la chose que tu rêverais de faire ?

J’ai un projet qui me tient à cœur, ma ligne directrice : celui de travailler dans le voyage accessible. C’est ce qui nous guidera Franck et moi sur la destination où l’on vivra…

 

 

Aurélie:

 

Articles, Interview

Julien Vasseur: « Le problème est de savoir si le changement climatique est trop rapide et de déterminer si les espèces présentes vont être capable de s’adapter aussi vite… »

Partir 15 mois en Terre Adélie, soit à plus de 15 000 km de la France, Julien Vasseur, ornithologue, n’a pas hésité une seconde ! Après avoir postulé auprès du CNRS de Chizé, il part le 18 octobre 2015 en qualité d’écologue pour observer la faune. Deux mois après son retour d’Antarctique, il nous fait part de ses observations.

 

Pour quelles raisons as-tu postulé pour cette 66e mission sur la base Dumont D’Urville?

 

L’idée de pouvoir côtoyer dans le cadre de mon travail des espèces animales qu’on ne voit nul par ailleurs et qu’on peut difficilement approcher m’a plu ! Quand j’ai découvert qu’on pouvait choisir d’aller en Terre Adélie, je me suis dit :

 

« Quitte à partir dans un endroit, qu’il soit le plus loin possible et que ce soit dans des conditions climatiques et humaines uniques ! »

 

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Quelle est ta mission sur place ?

En tant qu’écologue, je travaille sur toutes les espèces d’oiseaux présentes sur ces îles et sur les mammifères marin : les phoques de Weddell, les seuls phoques qui se reproduisent en Terre Adélie. On effectue des prises d’échantillons sur les espèces, on évalue leur succès reproducteur et on observe leurs comportements. Pour certaines espèces, on continue également le relevé des données des transpondeurs qui nous renseignent sur leurs déplacements en période d’alimentation ou de reproduction.

 

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@Julien Vasseur

 

Quelles espèces d’oiseaux peut-on croiser en Terre Adélie?

Ici, il y en a peu. On dénombre neuf espèces qui viennent s’y reproduire: deux espèces de manchots : Empereurs et Adélie. La famille des procellariiformes (ordre d’oiseaux de mer), qui regroupe le pétrel des neiges, le damier du Cap, l’océanite de Wilson, le Fulmar antarctique et le Pétrel géant Antarctique. Enfin, deux autres espèces de laridés : le skua antarctique et subantarctique.

 

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As-tu eu une formation sur ces espèces avant de partir ?

Après le recrutement selon notre formation et notre spécialité, on passe un mois et demi voir deux au centre de formation du CNRS. On fait par exemple de la bibliographie sur les espèces que l’on va étudier : il s’agit de bien connaître les périodes où elles arrivent, quand elles se mettent en couple, lorsqu’elles pondent leur premier œuf, le moment de l’éclosion, le nourrissage du poussin et son émancipation.

 

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Il faut aussi connaître le terrain où l’on va, ainsi que toutes les îles de là-bas (Terre Adélie, l’archipel de Kerguelen, l’île de Crozet et l’île d’Amsterdam) où se trouvent les oiseaux. Les cas pratiques font également partis de l’entraînement : connaître les différents types de bagues que l’on pose, leur lecture et la manipulation des animaux, car une fois sur place, on n’utilise pas les mêmes sur les espèces terrestres et marines. On met des bagues en métal au niveau des pattes des oiseaux terrestres et pour les oiseaux marins, comme les manchots, on leur met un petit transpondeur sous la peau, l’équivalent d’une puce.

 

Ce marquage est donc essentiel au travail d’observation ?

Les bagues permettent de donner une identité à l’animal. À chaque fois qu’on va le contacter à un temps donné, on pourra connaître son identité, son parcours, s’il vient se reproduire. On va même pouvoir retrouver la « carte d’identité » de son partenaire, savoir s’il a choisi le même que l’an passé, s’il a eu un œuf ou si le poussin a réussi à s’envoler. Avec cette technologie, on a réussi à recréer des petits arbres généalogiques. Le seul inconvénient avec ces bagues en métal à la patte, c’est qu’il faut « recontacter » l’oiseau pour avoir les informations.

 

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Julien Vasseur baguant un poussin de skua Antarctique. @StevenForest

 

Lorsque tu arrives sur place, te bases-tu sur les données des années passées ?

On est un observatoire à long terme qui a plus de soixante ans ! Le but de ces travaux est de le faire perdurer. Chaque année, il y a des gens comme moi qui restent pendant quinze mois, qui continuent de faire ce marquage sur les animaux et de contrôler l’état des populations, de faire un dénombrement pour voir globalement quel est l’état de santé de ces animaux. Quand j’arrive sur place, j’ai déjà à ma porté tous les documents des années précédentes, sur papier ou informatique, et je peux voir les observations faites sur une espèce donnée. Je vais ensuite comparer mes données avec celles des années passées pour tirer une tendance, une évolution des populations : si c’est une bonne, moyenne ou mauvaise année pour l’espèce concernée.

 

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Colonie de manchots empereurs en début d’été

 

Quelles tendances as-tu soulignées sur les conséquences du changement climatique par rapport aux espèces que tu étudiais (2015-2016) ?

Concernant le changement climatique, on ne peut pas vraiment avoir un jugement sur ce laps de temps, parce que les conditions sont très variables : on peut avoir un environnement qui change d’une année sur l’autre. Si on regarde sur plusieurs années ou depuis le début de l’observation en Terre Adélie (1956), on observe un phénomène d’englacement : sur cette partie, plus ça va et plus il y a de glace… De l’autre côté de la péninsule, c’est le contraire : on a un phénomène de déglacement très rapide et prononcé.

 

« Le problème est de savoir si ce changement climatique est trop rapide, et si oui, de déterminer si les espèces présentes vont être capable de s’adapter aussi rapidement… »

 

Quelle est l’espèce la plus menacée par ces changements?

Les données récoltées depuis plus de cinquante ans sur le Manchot empereur révèlent que cette espèce se trouve en danger pour les années futures à cause des changements climatiques. C’est l’oiseau le plus sensible à son environnement et celui qui a le plus de mal à palier à un changement brutal.

 

« D’ici 2100, si les conditions continuent de s’aggraver, cette espèce pourrait disparaître de la Terre Adélie… »

 

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« Les manchots n’ont pas de territoire. C’est la banquise et ils se déplacent dessus avec leur oeuf, leur poussin. La manchotière est considérée comme un endroit protégé. » @JulienVasseur

 

Les manchots empereurs ont besoin de la glace pour se reproduire. La présence de glace signifie pour lui celle de nourriture (krill) pour assurer sa survie et celle de son poussin. Sans glace, il ne se reproduit pas. À l’inverse, trop de glace signifie une chance quasi nulle pour la survie des poussins à naître… Ce sont des oiseaux qui se reproduisent sur le continent et qui vont s’alimenter en mer, donc plus il y aura de la glace, plus les distances à parcourir entre leur lieu d’alimentation et leur lieu de nourrissage sera grand. S’ils mettent trop de temps, leurs poussins mourront ; c’est malheureusement ce qui s’est produit en 2016…

« Plus de 75% des poussins sont morts cette année : soit 4000 poussins pour peut-être 200 qui ont survécus… »

 

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Quand je suis arrivé avec l’Astrolabe en 2015, on était à quai au niveau de l’île de Pétrel. En fin d’été 2016 il était encore à 80km de l’île, donc les manchots faisaient au moins 80km pour aller s’alimenter en mer… Contrairement à 2015, lors de ma première année, on a eu le phénomène inverse : 3200 poussins sur environ 4000 ont survécus, du moins sont partis à la mer. Car une fois en mer, il y a toujours un taux de mortalité causé par les prédateurs.

 

Ne peut-on vraiment pas intervenir dans ce cas de figure… ?

 

C’est un problème d’éthique et personnel. Ces oiseaux-là, on les a vu arriver, se reproduire, on a vu leurs poussins éclore, on était tous les jours à coté d’eux… Sentimentalement parlant, on fini par s’attacher à ces oiseaux. Donc passer des journées à ramasser des corps, sachant que cela fait trois mois qu’on les suit, c’est très dur… Mais on ne peut rien faire. Même si on avait la volonté de sauver un poussin en train de mourir, nous n’aurions pas le droit d’intervenir, car c’est une espèce protégée. Si on le faisait quand même, on ne garanti en rien que l’oiseau survivra, car il a été abandonné par ses parents, qui ne reviendront probablement jamais dans la manchotière pour lui. Et si on le garde jusqu’à l’âge adulte, là par contre, il n’aura pas eu l’apprentissage naturel avec ses congénères… On ne sait donc pas comment il survivra en pleine mer, s’il s’alimentera normalement, retrouvera des congénères et se reproduira. À l’heure actuelle, on ne sait pas le comportement qu’aura un manchot empereur élevé en captivité et relâché en milieu sauvage… C’est trop complexe.

 

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Qu’en est-il des autres espèces d’oiseaux ?

Avec les oiseaux, c’est différent, il y a d’autres variables. Ils arrivent à trouver à manger, car les oiseaux volants sont beaucoup plus rapides et peuvent parcourir des distances plus grandes dans un laps de temps plus court. Mais si on prend le pétrel des neiges par exemple, sa reproduction est très fluctuante… Il n’y a pas vraiment de tendances sur cette espèce-là : d’une année sur l’autre il peut avoir une reproduction prolifique ou être assez médiocre. Il va se mettre dans des cavités ; il suffit qu’il y ait une tempête de neige au mauvais moment (période d’incubation ou lorsque le poussin est petit) et celui-ci mourra. C’est un oiseau très sensible à son environnement, mais qui vit très vieux!

 

François Brignon
@FrançoisBrignon

 

Quelle espèce vous a surpris le plus ?

Il y en a surtout deux, avec qui j’ai passé énormément de temps. D’abord le pétrel des neiges, un oiseau un peu plus petit qu’un pigeon, qui peut vivre jusqu’à 60 ans ! Encore cette année où je les ai recontactés, on a toujours le record d’âge maximum pour cette espèce-là. Elle est attendrissante dans sa loyauté au site et son comportement avec son partenaire.

 

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Pétrel des neiges dans sa cavité.

 

Enfin le skua ; un oiseau extrêmement intelligent qui observe bien ce qui se passe autour de lui. Il va te reconnaître et interagir avec toi, avec les autres animaux environnant. Ce qui est assez rigolo, c’est que c’est lui qui t’accepte sur son territoire et pas toi qui t’impose. Il peut être assez bagarreur s’il n’a pas donné son accord ! Il aura tendance à venir sur toi, te donner des coups de becs, à te crier de dessus et t’inciter à partir… Il n’hésitera pas à te piquer des affaires et les emmener loin pour que tu ailles les chercher (rires). Il te fait comprendre que tu es chez lui.

 

« Cela prend une semaine voir quinze jours maximum, selon les individus, pour te faire accepter par les espèces d’oiseaux. Globalement ils finissent toujours par te reconnaître et savoir que tu ne leur veux pas de mal. »

 

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« Le skua est un oiseau très opportuniste qui arrive à faire preuve de souplesse dans son adaptation à l’environnement. » @JulienVasseur

 

Y a-t-il une journée type en tant qu’ornithologue là-bas ?

Cela dépend de la période de l’année que l’on prend : été ou hiver, l’emploi du temps n’est pas le même ! Pendant les deux mois d’été, l’archipel est dans une euphorie totale ; il y a toutes les espèces présentes qui se reproduisent. Tout va très vite…

 

« C’est la « course à la vie » : les espèces ont peu de temps pour se reproduire, donner la vie, alimenter/ former leurs poussins et vite repartir en mer avant que la glace ne revienne… »

 

Une journée type en cette période se résume à beaucoup de marche à pied (15 à 35km par jour). On va faire du dénombrement, par exemple compter le nombre de couples présents sur les iles, faire du contrôle de bagues, compter le nombre de poussins…

 

Alexis Garriga
@AlexisGarriga

 

L’hiver, il n’y a plus rien… L’archipel est vide.  Il ne reste que les manchots empereurs. C’est un travail totalement différent. On va essentiellement à la manchotière pour l’observation, le dénombrement et la lecture de transpondeurs, ou bien on se rend sur la banquise pour voir quels chemins les manchots empereurs prennent pour revenir à leur colonie. On est sur du travail en extérieur d’une durée maximum de 7h, dans des conditions climatiques extrêmes.

 

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« Les phoques sont toujours sur la banquise. On travaille toujours en petite équipe lorsqu’on va les voir. » @JulienVasseur

 

Quels sont les outils indispensables que tu utilises ?

Dans ce travail, l’appareil photo et la paire de jumelle sont vraiment les outils essentiels ! Parfois un individu va passer devant nous, on ne va peut-être pas avoir le temps de lire sa bague aux jumelles, alors on prend l’appareil photo et on le mitraille pour récupérer les informations.

 

En moyenne combien d’oiseaux sont répertoriés dans vos fichiers depuis la création de la base ?

Oula ! Si on prend depuis le début des recensements, on est de l’ordre de plusieurs millions d’oiseaux !

 

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Le pétrel géant fait environ 2m d’envergure! La colonie a été très touché par la construction de la base en 1960: elle est passée de 80 couples à plus que 20 couples aujourd’hui.

 

Pourquoi est-il important de continuer à suivre la faune dans cette zone ?

Pour la majorité des espèces présentes en Terre Adélie, elles sont propres à un seul milieu : on ne retrouvera jamais des pétrels des neiges ou des manchots empereurs nichés en Côte d’Azur, c’est impossible ! Elles se reproduisent dans ce milieu très sensible, qui subi très rapidement les changements qu’il peut y avoir, comme la hausse des températures. Pour mesurer ces changements en Antarctique, on utilise différents indicateurs : la météo, l’étude de la glace, des courants marins et la biologie des espèces.

 

« Mais pour ce qui en est réellement des impacts de ces changements sur la vie, ce sont les oiseaux qui vont nous le dire… »

 

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On utilise ces espèces-là comme un baromètre : on voit clairement que les espèces réagissent directement à leur environnement : avec la présence de glace ou non, leur succès reproducteur, si les poussins atteignent l’âge adulte…

 

« Ce n’est qu’au long terme que les informations recueillies par individu et par population permettront de créer des modèles prédictifs sur l’avenir des écosystèmes marins et des espèces concernées. »

 

Si tu étais une espèce d’oiseau, laquelle serais-tu ?

C’est dur ! Elles ont toutes un trucs… Mais l’espèce qui m’a donné envie de faire de l’ornithologie est le balbuzard pêcheur ! Tout petit déjà, mon père me sensibilisait à l’environnement et avait l’habitude de m’emmener près d’un étang dans la Loire, où se reproduisait cette espèce. C’est un beau rapace qui m’a toujours fasciné dans sa prouesse à pêcher carpes et poissons, en rasant l’eau et plongeant d’une façon spectaculaire ! Je trouvais ça dingue…

 

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Que retiens-tu de cette expérience passée en Terre Adélie?

J’en retiens beaucoup de choses ! Professionnellement parlant, c’était juste magique… J’ai eu une chance incroyable de côtoyer ces animaux. Au point de vu social, j’ai gagné une famille en or en allant là-bas. Il y a eu un gros élan de solidarité l’hiver, même si on était d’horizons totalement différents. C’est une expérience unique à vivre une fois dans sa vie. Le temps est passé beaucoup trop vite…

 

Souhaiterais-tu repartir… ?

Ah ! C’est la grande question… On peut toujours repartir dans un milieu comme celui-là, mais les choses ne seront pas les mêmes. C’est à usage unique… Ce qui est sûr, c’est que si je devais choisir entre rester l’été ou l’hiver, mon choix se porterai sur l’hiver ! Pas pour le côté professionnel, car quelles que soient les saisons, c’est le même bonheur.

 

« Pour le coté humain… L’hiver, c’est toute une ambiance particulière : c’est comme être sur une autre planète ! »

 

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Quels sont tes futurs projets ?

Je suis revenu il y a seulement deux mois, donc pour le moment je ne me suis pas trop projeté… J’aurai un projet avec mon collègue Clément, au niveau de la photographie et de la vulgarisation de tout ce qu’on a pu voir à la base. On aimerait créer une exposition photo et faire un petit ouvrage, uniquement sur la faune et l’Antarctique. Un ouvrage qui mélangerait des explications sur comment vivent les animaux là-bas, mais aussi notre ressenti en tant qu’êtres humains, biologistes, face à ces spectacles, au jour le jour, durant 15 mois entiers !

 

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Julien et Clément : l’équipe des ornithologues @JeanBaptisteFavier

 

Julien Vasseur :

Articles, Interview

François Lasserre: « En quoi les insectes sont-ils utiles ? La vraie réponse à mon sens, c’est qu’ils sont: comme nous on est.»

« Les Hommes ne sont pas les seules espèces sur Terre… Nous agissons seulement comme si c’était le cas». Une citation qui a pris tout son sens pour François Lasserre, qui partage sa passion des insectes au travers de l’éducation à l’environnement et de la vulgarisation. Multi-casquettes, dont celui d’auteur/ conférencier, vice-président de l’Office pour les insectes et leur environnement (Opie) et co-président du Graine IdF (réseau d’éducation à l’environnement) il n’hésite pas à sortir des sentiers battus afin de sensibiliser et d’amener toujours plus loin notre réflexion sur nos rapports aux autres êtres-vivants.

 

D’où t’es venue cette passion pour les insectes ?

Je pense qu’elle vient du fait qu’au fond, je n’ai jamais eu trop envie de faire comme les autres. Lorsque tu arrives avec un insecte dans la main, quelque soit sa taille, et que tout le monde part en hurlant, tu as le sentiment d’être à part… Ce sont des animaux qu’on peut observer partout autour de nous et qui sont faciles d’accès quand on n’a pas peur et qu’on est curieux.

 

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@François Lasserre

 

Si tu étais un insecte, lequel serais-tu ?

Je serais un voyageur, comme le tantale globetrotteur ! C’est une libellule migratrice qui parcourt jusqu’à 16 000 km en plusieurs générations…

 

Quand as-tu commencé à travailler dans l’univers des insectes?

Ah, ça m’est venu très tard! J’ai d’abord commencé à travailler sur les mammifères, notamment sur les singes au Gabon et au fil des ans, j’ai rencontré des spécialistes des insectes. En fait, tout ce que j’avais déjà acquis étant jeune est ressorti, et j’ai eu envie de parler des insectes et de leur offrir plus de visibilité vis à vis du grand public.

 

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Ouvrages de @François Lasserre

 

As-tu suivi une formation spécifique ?

J’ai suivi beaucoup de courtes formations entomologiques et de longues en pédagogie. Je me suis fait embauché par l’Office pour les insectes et leur environnement : l’Opie. Pendant sept ans, j’étais responsable pédagogique. Je m’occupais de toutes les activités destinées au grand public: formations, animations pour les enfants, l’accueil des adultes, etc. C’est durant toutes ces années que je suis allé chercher les informations sur les insectes, que j’ai côtoyé toutes les personnes qui travaillaient dans cet univers.

 

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@François Lasserre

 

As-tu également un travail de recherche sur les différents insectes ?

Mon travail de recherche est d’essayer d’en parler le mieux possible et de trouver les clefs pour que les gens puissent accrocher au milieu des insectes. J’essaie d’être en décalage avec ce qu’il se fait, via la vulgarisation de cet univers. Mes recherches sont donc plutôt pédagogiques. Elles se traduisent dans mes bouquins et mes conférences, qui évoluent régulièrement.

 

Quelles sont les idées reçues contre lesquelles tu te bats ?

Je tente d’atténuer notre anthropocentrisme, qui est le fait de placer l’homme au centre de l’Univers et d’expliquer toutes choses à travers notre point de vue. Les insectes et les autres animaux ne seront jamais nous, ils sont autres. Par exemple, tout ce que l’Homme ne peut pas faire, il le présente aux yeux du monde comme quelque chose d’extraordinaire. J’aime bien présenter des choses « extraordinaires » que font les insectes, comme elles le sont réellement pour eux, c’est-à-dire des choses de l’ordre de l’ordinaire.

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@François Lasserre

 

« Si nous prenons à chaque occasion nos critères pour les présenter, ils seront toujours différents ou considérés comme inférieurs à nous en quelques sortes. Les rapporter à nous, c’est ne jamais les voir pour ce qu’ils sont eux. »

 

On retrouve aussi cette notion dans nos actions, qui ont de grosses conséquences sur les animaux et l’environnement. Temps que le monde ne sera pas « nous », on va pouvoir détruire une forêt par exemple et la compenser sur un autre terrain en replantant des arbres.  Mais cela veut bien dire que l’on considère que tous les êtres vivants qui vivaient sur ce terrain : les plantes, les insectes, les autres animaux, sont apparentés à des objets que l’on peut à loisir détruire et remplacer par d’autres.

 

« C’est comme toi, tu es Marion. Je ne peux pas te compenser ailleurs si tu es détruite… Tu es unique. Chaque insecte, chaque plante, chaque arbre, c’est pareil: ils sont uniques»

 

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@François Lasserre

 

 

Quels sont les objectifs de tes livres ?

Tous mes livres suivent un même fil rouge : l’objectif étant que l’on regarde les habitants qui nous entourent différemment. J’ai appris au fil du temps que les insectes avaient autant de légitimité que moi à vivre sur Terre et qu’il n’y avait aucune hiérarchie qui existait, comme les anciens pouvaient le croire, plaçant l’homme en haut de la pyramide. Au travers de mes livres, je veux leur apporter plus de bienveillance, d’empathie et susciter de la curiosité chez le grand public.

 

« C’est tout un message de respect envers les autres êtres vivants non-humains.»

 

La cible de tes livres serait plus les enfants?

Je m’adresse à toute la famille ! Que je parle à une personne de 60 ans ou à un enfant de 8 ans, je vais employer quasiment les mêmes mots, car les adultes vis-à-vis de la nature sont comme des enfants, ils n’ont généralement pas été éveillés à cet univers, du coup mes livres peuvent circuler dans toutes les mains…

 

« J’aime beaucoup l’idée que ce soit les enfants qui puissent apprendre aux parents. »

 

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@François Lasserre

 

 

Pourquoi selon toi les insectes sont boudés du grand public ?

Il faudrait se concentrer sur nos biais cognitifs. On a une fâcheuse tendance à faire des généralités, souvent à partir d’une anecdote ou d’une histoire qu’on nous a racontée ! Par exemple, on dit de tel peuple qu’il est radin, d’un autre qu’il n’a pas d’humour, etc. Concernant les insectes, ce qui est vrai, c’est qu’il y en a qui nous embêtent profondément : certains nous piquent, d’autres mangent nos récoltes ou encore transmettent des maladies. On les a catalogués. Pourtant, ceux-là sont infiniment moins nombreux que ceux qui ne nous ennuient pas ! Mais par ce biais cognitif, on ne retient que l’anecdote.

 

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@François Lasserre

 

Ensuite cela fait presque 20 000 ans que l’Homme essaie d’être indépendant vis-à-vis de ce que l’on appelle « la nature » : parce qu’elle ennuie, parce qu’elle est dure, dangereuse… On a écarté tous les autres êtres vivants de notre environnement. C’était le but: d’être peinard, d’avoir un chez-soi sans intrus à l’intérieur. Forcément, les derniers qui se réinvitent chez nous sont surtout des insectes, ou des araignées ! On ne veut plus des autres.

Enfin, en ville principalement, on n’est plus habitué à les côtoyer. On ne sait plus ce que c’est; les insectes deviennent l’inconnu, j’irais jusqu’à dire qu’ils nous font peur… L’exemple le plus commun est lorsqu’un bourdon vole à la terrasse d’un café, car il a senti du sucre: les jeunes se mettent à hurler et partent en courant ! Pourtant, lorsqu’on est dans un autre environnement comme à la campagne, on s’y habitue très vite.

 

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@Jean-François Decaux

 

Aujourd’hui, connaissons-nous tout de la vie des insectes ?

On ne connaît rien de la vie des insectes ! D’abord parce qu’il y a peu de gens qui s’y intéressent et qu’on ne sait pas combien il y a de diversité sur terre… Les insectes se comptent par milliards de milliards. Si en France on a pu mettre un nom sur un million d’espèces, cela ne veut pas dire qu’on les connait, même si on a accumulé des informations au fil des siècles. Dans notre pays il y en a plusieurs dizaines de milliers et on en découvre continuellement.

 

« Sur le terrain, je découvre des choses que je n’avais jamais lues dans les livres. »

 

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Femelle de guêpe solitaire cherchant à parasiter des abeilles solitaires @François Lasserre

 

 

Lorsque tu veux apprendre de nouvelles choses, comment fais-tu pour te renseigner ?

C’est tout un travail de veille. Le développement des réseaux sociaux a beaucoup aidé ! Je regarde le travail de diverses associations et d’entomologistes, je suis abonné à des magazines de sciences et je vais régulièrement m’informer sur des sites spécialisés. Je ne reste jamais figé sur une information; je vais toujours aller la vérifier, la croiser avec d’autres et savoir si elle est toujours valable à ce jour. On ne sait pas grand-chose finalement, alors je reste agile aux nouvelles découvertes et idées!

 

Si tu avais une journée dans la peau d’un insecte pour aller observer en immersion sa façon de vivre, lequel serait-ce?

J’irais observer les abeilles solitaires et plus particulièrement une abeille coupeuse de feuilles ! J’aimerais bien la voir fabriquer ses petits cigares avec les feuilles qu’elle va découper pour ensuite les mettre sous terre ou dans tes tiges de végétaux. Ces deux bouts de feuilles assemblées forment un ensemble totalement étanche et creux ! J’aimerais bien voir qui vient l’embêter dans la journée, où elle va chercher les fleurs qu’elle va butiner, quels animaux elle côtoie, etc.

 

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Abeille coupeuse de feuilles

 

 

Si on observe une hausse des espèces mammifères en voie d’extinction, en est-il de même pour les insectes ?

Tous les êtres vivants de la nature sont menacés, puisqu’où l’Homme s’installe, on ne veut personne dessus. On devient de plus en plus nombreux, on construit donc plus avec cette idée : « j’aime bien les animaux, mais pas chez moi… » Comme on est partout, ils finissent par ne plus avoir d’endroits où vivre… On a l’exemple des grands mammifères, mais eux les insectes, comme tout le monde s’en fiche un peu, on ne les regarde pas. Si on s’intéressait aux insectes comme on s’intéresse au panda, il y aurait plein d’espèces en voie d’extinction. Tout revient à nos critères de sélection.

 

« On pense qu’un panda a plus de valeur qu’un criquet, pourtant les deux ont autant de valeur. Ce qui est intellectuellement difficile de se dire, très peu y arrivent… »

 

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En France on peut observer qu’il y a moins d’insectes, ne serait-ce que qu’avec nos voitures ! Quand j’étais jeune, je me rappelle qu’on était obligé de s’arrêter tous les 200 km pour nettoyer le pare-brise recouvert d’insectes. Maintenant c’est très différent… Il y a une liste de 130 espèces menacées sur les 40 000 recensées en France, une liste plutôt « symbolique »… Elle comprend beaucoup d’espèces de papillons, car les scientifiques qui s’intéressent aux insectes se passionnent d’abord pour ces espèces, comme tout le monde, parce qu’ils les trouvent beaux. En l’occurrence, très peu d’entomologistes vont axer leurs recherches sur les petites mouches. D’une manière générale, les populations d’insectes diminuent, ce qui profite à d’autres espèces, qui sont bien plus nombreuses qu’avant.

 

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@François Lasserre

 

En quoi les insectes sont ils importants pour l’équilibre de la nature ?

C’est une question qui revient à l’anthropocentrisme : c’est important par rapport à qui, à quoi ? La réponse est évidemment par rapport à nous. Aujourd’hui, on est encore en train de justifier l’existence des autres êtres vivants, parce qu’ils sont « utiles ». Prenons le cas de la coccinelle qui mange les pucerons. On se dit qu’elle est très utile à les manger, alors que c’est un gros prédateur, et que le puceron, lui, n’a aucune valeur dans tout ça. Cela voudrait dire qu’il y a des catégories d’êtres vivants. Et la notion d’équilibre que tu évoques n’existe pas, car il n’y a pas d’équilibre dans la nature. On voit qu’au final, c’est toujours utile à l’homme.

 

« Pour l’anecdote, les pucerons ont eux aussi leur « utilité ». Sans eux par exemple, il n’y aurait pas coccinelles, ni de « miel de sapin » : un miel que des abeilles font avec les crottes de pucerons ! »

 

Si on va sur des rôles techniques et écologiques, les insectes « politisent » les plantes (+10 000 pollinisateurs), ils servent de nourriture à d’autres animaux de la chaine alimentaire, ils sont bons recycleurs des matières organiques et fertilisent le solIls enjolivent aussi nos vies…

« Que serait une campagne sans papillons? Un été sans chants ni vrombissements? Et une mare sans libellules? » 

 

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La vraie réponse à mon sens, c’est qu’ils sont utiles par ce qu’ils sont. C’est tout. Ils sont, comme nous on est. »

 

On me pose souvent la question : « en quoi un frelon est-il utile ? » Je rétorque à mon tour, sans aucune animosité et avec bienveillance : « et toi, à quoi sers-tu ? » Là on commence à être un peu plus dans le cœur du sujet. A quoi servent les moustiques ? Ils sont. Alors oui, on peut être ennuyé parfois et ponctuellement, mais il ne faut pas en faire une généralité et tirer de conclusions hâtives, comme on peut le faire avec les humains : essayons d’être un peu plus objectif avec ces autres.

 

« Attention, cela m’a pris vingt ans de réflexion pour me rendre compte de tout ça, j’ai mis du temps hein ! »

 

 

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Finalement, c’est un message d’espoir que tu transmets ?

De l’espoir et du positif toujours, que ce soit dehors avec un groupe ou quand j’écris ! J’essaie de donner envie et d’incarner le positivisme ; la nature ne sera jamais comme avant, non. Demain sera demain et mieux vaut aborder le futur dans la bienveillance et l’empathie.

 

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@Opie

 

François Lasserre:

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